Parfois hétéro, parfois lesbienne : comprendre l’orientation sexuelle fluide

26 août 2026

Cette idée n’est pas tout à fait nouvelle, mais elle convient pour offrir — si l’on peut dire ainsi — une vue plus globale sur tout ce qui touche à l’humain. Il y a trois ans, c’était Sabrina Imbler et son livre « Soweit das Licht reicht. Die Kreaturen der Tiefsee und was sie mir über das Leben erzählen ». La question était alors: quel lien existe-t-il entre les créatures marines et la vie queer, le racisme, le culte du corps et le diktat de la minceur, le sexisme ? Pour répondre avec Imbler: rien et tout à la fois.

Et comment Nikki Dekker répond-elle à cette interrogation dans son roman de premier livre « Tieftiefblau » ? Car chez elle aussi, des récits de poissons plats, de guppys, de phoques, de grands cachalots et bien d’autres habitants des mers se mêlent aux questions fondamentales de l’humanité, de la sexualité et de tout ce que nous appelons pudiquement les relations. Car dès lors que l’amour et le désir entrent en jeu et que des questions d’identité s’y mêlent, les rapports humains deviennent souvent et littéralement compliqués. Et Dekker pose donc la question suivante :

Qu’est-ce qu’il faut pour devenir ce que l’on est ? […] Je crois que la question du « pourquoi » cherche une autre forme de savoir, la confirmation du moi. Le savoir que l’on n’est pas seul. Le fait de pouvoir se reconnaître dans quelque chose. Dans un miroir, une surface d’eau.

Mais dans le roman, il ne s’agit pas seulement d’une surface qui reflète. L’auteure plonge plutôt, à la première personne du récit, dans les mondes intérieurs humains pour les synchroniser en permanence avec les univers marins et les particularités de leurs habitants. Ceux-ci nous paraissent souvent étrangers et étranges, mais une autofaction introspective révèle que l’humain n’est guère moins étrange lui aussi. Et les connaissances qui en émergent peuvent s’avérer assez impressionnantes, tout autant surprenantes.

Des difficultés avec l’étiquette « bisexuel »

Le roman, qui vient d’être traduit du néerlandais et publié chez le Residenz Verlag, était déjà paru aux Pays-Bas en 2022, où l’autrice Nikki Dekker, née en 1989 à Amersfoort, vit et travaille. Préalablement, elle avait publié un volume d’essais et de poèmes, et en 2024 « Graafdier », où elle s’interroge sur le sol qui se trouve sous nos pieds, pour ainsi creuser un tunnel à travers les paysages néerlandais et rencontrer non seulement des taupes, mais une multitude d’histoires enfouies et oubliées.

Il est difficile de dire à quel point l’autofiction joue un rôle dans ce roman. Quoi qu’il en soit, on suit une narratrice à la première personne qui entretient des rapports avec des femmes et des hommes et éprouve pourtant des difficultés avec l’étiquette « bisexuelle », accumulant de nombreux épisodes de sa vie encore jeune. Les retours en arrière sur l’enfance et l’école se mêlent au temporel présent dans un va‑et‑vient incessant. Les chapitres portent des titres tels que « Sirène », « Poisson plat », « Kraken », « Poisson-clown », « Hippocampe » ou « Cachalot », mais aussi « Cours de natation » ou tout simplement « Eau ».

Comme chez Imbler, la question de la manière dont tout cela s’articule avec la quête de soi se pose inlassablement. Parfois les mondes et les observations se déploient chacun de leur côté, muets, et puis il y a des passages avec des messages clairs et plausibles. Par exemple dans le segment « Sirène », où l’héroïne dit à son amie Vicky qu’elle aime à quatre reprises et reçoit en réponse seulement que ce n’est pas réciproque, et où l’on interroge s’il s’agit vraiment d’amour ou simplement d’auto‑enivrement. La Sirène se révèle ici comme une parabole adaptée: vouloir ce que l’on ne peut pas avoir. Mais, selon Dekker, il ne s’agit pas tant d’amour que de reconnaissance.

« Pourquoi dois-tu absolument coucher avec toutes ces personnes ? »

Dès les premières pages, l’héroïne se voit étiqueter comme lesbienne. Mais elle sait aussi qu’elle est attirée par les garçons. Elle est confrontée au cliché: « Tu n’as pas de critères pour tes partenaires; ta porte est toujours ouverte. » Et pourtant la question persiste: « Pourquoi dois-tu absolument coucher avec toutes ces personnes ? » Le chapitre consacré à la méduse, sans doute, se penche sur la fascination pour la transformation de cet être vivant: une métaphore de l’instabilité qui peut gagner ceux et celles qui vivent leur identité comme une variation permanente. Le danger peut les ramener à un cocon, comme si un papillon se repliait à nouveau dans sa propre chrysalide.

Enfin, la lucidité sur le sexe se fait sobrement jour après jour: « En réalité, tout aboutit toujours à la même chose. Ce sont des corps qui se frottent les uns contre les autres. Des mains et des bouches qui se cherchent. Chez certains, on passe de la semence; chez d’autres, on contourne le cordon d’un tampon; et c’est tout, ou presque rien, vraiment pas plus.

Des histoires surprenantes, proches de la vie

À la plage, la narratrice collecte avec son amie Rosa des coquilles d’escargots marins que la mer a déposées sur le rivage. Dans la vie nocturne, ce sont des hommes qu’elle trie pour son « archive des expériences ». Le critère est simple: ils doivent savoir bien embrasser. Le constat est sans appel: « Enfin, je vis la vie que j’avais imaginée. Je reçois ce que je veux, et je suis appréciée, affûtée, indépendante, sans états d’âme ».

Aussi libre qu’elle raconte sa vie en quête d’elle‑même, ce roman se déploie dans une narration aussi libre qu’un carnet bien rempli de notes, où des histoires se répondent ou se recoupent. D’autres fois, les récits avancent sans véritable lien entre eux, et l’art de la mise en relation échoue. Étonnamment, cela n’ôte rien au plaisir de lecture. Pourquoi ? Parce que l’autrice sait surprendre encore et encore avec une pluralité d’histoires et d’expériences. Le livre maintient sa force par sa proximité avec la vie, que l’on soit dans l’eau ou sur terre. Et la réponse à la question de savoir pourquoi elle couche avec tant de personnes se donne à la page 267 :

Peut-être que mon désir sexuel a été scindé en deux, et c’est pourquoi le mot « bisexuel » est si problématique. Il suppose une totalité que je n’ai jamais ressentie. Je me sens parfois hétéro, parfois lesbienne.

Infos sur le livre
Nikki Dekker: Tieftiefblau. Traduction néerlandais par Lisa Mensing.
312 pages. Residenz Verlag. Vienne 2026. Relié: 26 € (ISBN 978-3-701-71826-9). E-Book: 18,99 €

Élise Fournier