Pourquoi il vaut la peine d’affronter sa propre solitude

28 avril 2026

En tant que jeune adolescent encore non sorti du placard, ma tante m’a confié que les gays, finalement, c’était acceptable, à condition qu’ils soient seuls, des figures tragiques, le cliché du gay solitaire. Même si j’ai moi-même connu la solitude, ma vie m’a depuis montré d’autres réalités queer. Dans les années 1980 — à la même période où ma tante parlait — des personnes queer, qui ne se nommaient pas encore ainsi et qui commençaient à peine à se comprendre, faisaient face à une multitude de morts et de maladies, ainsi qu’à une menace politique existentielle et identitaire.

Aujourd’hui, à 51 ans, le sujet de la solitude me concerne à nouveau. Cela tient notamment au fait qu’il est omniprésent dans le discours public (et pas seulement queer) et qu’il bénéficie d’un coût politique. Dans ma pratique en tant que thérapeute, la solitude chez les personnes queer est devenue l’un des axes majeurs de mon travail. J’ai pu constater à quel point ce thème touche de nombreuses personnes queer, moi y compris, non pas dans le cadre d’une fatalité tragique en dehors d’une hétéro-normativité qui serait la clé du bonheur, mais comme une question: comment voulons-nous vivre en tant que personnes queer, comment trouver une vie épanouissante dans la vérité des liens et qu’est-ce qui nous retient ou nous entrave ?

Un livre profondément personnel

Cantonné à cette interrogation, Lennart Herberhold explore dans son tout nouveau livre « Queere Einsamkeit – Queere Gemeinschaft. Wie wollen wir leben? » (lien d’affiliation Amazon) ce qu’est une vie queer à travers une galerie de conversations avec des interlocuteurs et interlocutrices qui ne se présentent pas comme objets d’étude mais comme des personnes à part entière. Le livre se révèle être, à tous les niveaux, une œuvre journalistique bien conduite: l’auteur, lui-même gay et homme cis d’un peu plus de cinquante ans, entre en résonance personnelle avec ses échanges. Cela confère à l’ouvrage une forte dimension intime. L’auteur ne se contente pas d’observer; il se montre, dans sa propre solitude et sa vulnérabilité, et cela crée une connexion fiable avec les lecteurs.

Ce n’est pas qu’un choix stylistique: c’est aussi permettre au lecteur de se laisser toucher et, par là, d’établir une passerelle vers sa propre expérience de solitude. Car la solitude est fréquemment associée à la honte, et les gens ont souvent tendance à la dissimuler même envers eux-mêmes.

Dans ma pratique avec des groupes et des clients pris individuellement, il s’agit donc aussi d’apprendre à se confronter à sa propre solitude et d’oser regarder au-delà des masques et des schémas de conduite que nous utilisons pour masquer cette sensation d’absence de résonance. Ce n’est qu’ ensuite que l’on peut se demander quelles expériences nous freinent dans la formation de liens profonds: la plupart d’entre nous évoluent entourés d’autres personnes et donc de potentiels liens sociaux. On peut chercher la réponse autant dans son histoire personnelle que dans les conditions dans lesquelles nous vivons.

Vieilles et nouvelles blessures

Un thème récurrent du livre concerne le rencontres en ligne et la manière dont elles ont modifié notre façon d’interagir, potentiellement au détriment de la profondeur des liens et du renforcement des expériences de solitude. L’auteur offre une réflexion nuancée et très personnelle qui tourne autour d’un paradoxe: on peut avoir beaucoup de relations sociales et tout de même se sentir seul. Car un manque de relations n’est qu’un aspect de la solitude; l’autre dimension tient à ce que je ressens de ne pas être vu dans mes relations. Autrement dit, une vie sociale intense peut, paradoxalement, servir à camoufler, pour moi et pour les autres, des sentiments de solitude et de manque de résonance.

La solitude est souvent liée à des blessures vécues dans le passé. Pour survivre à ces blessures, nous apprenons à nous protéger et à ériger des murs qui visent à prévenir d’éventuelles souffrances futures. Mais cela peut rendre extrêmement difficile, par la suite, d’abaisser ces protections dans de nouvelles situations. Par crainte de revivre d’anciennes blessures, nous empêchons les autres de s’approcher de nous.

Le livre de Lennart Herberhold aborde de manière constante et très fine des expériences de blessure variées et souligne comment elles conditionnent la solitude: des expériences subtiles mais influentes d’heteronormativité lors de Noël entouré par une famille qui se veut ouverte, aux agressions de la part de membres d’un groupe scolaire queer, en passant par le renforcement des forces d’extrême droite autour des organisateur·trices d’un défilé des fiertés, sans oublier les expériences de racisme et les combats dans les arènes internes des communautés queer. Les personnes queer vivent une solitude existentielle au moment où, au début de leur vie queer, elles doivent en quelque sorte répondre seules à la question de qui elles sont, se retrouvant dans un monde qui peut être hostile ou au moins peu compréhensif.

La force des communautés queer

La question « comment voulons-nous vivre ? » pousse, dans la seconde partie du livre, à explorer les formes de vie communautaire queer: des projets d’habitat variés, des configurations familiales queer, la lutte collective contre le reflux autoritaire, l’amitié et le besoin de communauté à l’approche de la fin de vie. Le livre met en lumière non seulement la diversité et la créativité des initiatives communautaires queer, mais aussi leur fragilité. Elles sont, en effet, merveilleuses et parfois aussi décevantes, inclusives mais parfois exclusives. Comment instaurer et réinventer sans cesse l’équilibre entre ce qui rassemble et ce qui sépare ? Maintenir ce dialogue vivant, plutôt que de chercher des réponses figées, peut être la grande force des communautés queer.

Pas un autre livre d’auto-assistance

J’aurais souhaité une perspective plus nuancée sur le vieillissement. Car la solitude queer chez les personnes âgées est marquée, entre autres, par le stigmate lié à l’âge et par le changement générationnel au sein des scènes queer: il devient difficile de trouver une résonance et une compréhension chez des personnes d’autres générations. Exiger simplement de « suivre le tempo des temps » ou se retrouver seul face à la marche du temps, comme l’indique un des interviewés du livre, n’est pas entièrement faux mais manque de réalisme dans la vie vécue. Il fait une différence réelle de savoir si l’on a encore vécu des expériences comme les lois §175 ou §151 du code pénal allemand dans les anciennes républiques, ou la crise du sida dans les années 1980. Il peut être source de solitude que ces expériences deviennent de moins en moins visibles dans les communautés queer. Fait notable: le sujet du VIH et du SIDA est presque totalement absent — une absence qui pose question quant à la façon dont les personnes positives pourraient vivre une solitude existentielle.

Cependant, Lennart Herberhold propose une image particulièrement riche, variée et pénétrante de la solitude et de la communauté queer: ce n’est pas un livre d’auto-assistance parmi tant d’autres, même pas avec une visée queer prononcée, mais une exploration personnelle et intime. Avec la question « comment voulons-nous vivre ? », il invite chacun à participer à l’échange autour de la possibilité de former des communautés queer et à construire consciemment une vie queer ensemble. L’expérience de la solitude ne doit plus être vécue comme quelque chose de stigmatisant, mais peut devenir, en dépassant les clivages, une expérience qui unit dans la lutte pour des communautés queer vivantes. C’est aussi ce que j’ai pu observer à travers mes propres propositions de groupes autour de la solitude queer: il vaut la peine d’affronter sa propre solitude.

Infos sur le livre
Lennart Herberhold: Queere Einsamkeit – Queere Gemeinschaft. Wie wollen wir leben? 288 pages. Querverlag. Berlin 2026. Taschenbuch: 18 € (ISBN 978-3-89656-360-6)

Élise Fournier