Pourquoi les espaces numériques sont indispensables pour les adolescents queer

20 mars 2026

La sexualité des adolescents suscite chez de nombreux parents, enseignants et professionnels de l’éducation un sentiment d’insécurité — et ce de plus en plus au niveau institutionnel. La ligne politique d’inspiration conservatrice et les réductions des financements dédiés à certains projets font que les ressources manquent particulièrement dans les domaines de l’éducation sexuelle et médiatique queer. Lorsque la sexualité se déploie aussi dans l’espace numérique, s’ajoutent des questions de compétence médiatique et une situation juridique qui n’est pas toujours claire.

Dans ce contexte, se pose la question de savoir qui doit assurer le travail d’information nécessaire pour accompagner les jeunes vers une sexualité autonome à l’ère numérique. Dans son nouveau livre « Aufgeklärt statt aufgeregt » (lien affilié Amazon) Madita Oeming se penche sur ce sujet émotionnellement chargé. Face à l’alarme médiatique, elle propose une attitude différente qui garde à l’esprit l’autodétermination sexuelle — et sa diversité — tout en déléguant la responsabilité aux adultes.

Leitmotiv « Wissen statt Scham »

Depuis au moins la parution de son premier livre « Porno. Eine unverschämte Analyse », Madita Oeming est une voix centrale du débat public de langue allemande sur la sexualité et les médias. Déjà dans son premier ouvrage, elle démontre comment aborder des thématiques émotionnellement chargées et politiquement instrumentalisées sans s’enliser dans un jargon académique. Le fait que cette orientation soit aussi présente dans le style et le leitmotiv « Wissen statt Scham » du second livre n’est pas surprenant, mais convaincant.

Et le focus thématique du livre suivant sur la médiation des médias a été évoqué implicitement dès lors : elle rappelle qu’il est presque impossible d’écrire sur le porno sans être censuré par les médias numériques, car les moteurs de recherche défavorisent certains mots. « Aufgeklärt statt aufgeregt » apporte désormais des aperçus sur l’ensemble des aspects nécessaires pour s’orienter pédagogiquement dans le nexus de la digisexualité.

Von der sexual- und medienpädagogischen Basis zum Praxisleitfaden

Dans les trois premiers chapitres, on trouve non seulement une introduction prudente au sujet, mais aussi les bases de l’éducation sexuelle et médiatique pour comprendre pourquoi les médias numériques sont aujourd’hui si étroitement liés à la sexualité. Les thèmes centraux — compétence face au porno, sexting, violences franchissant les limites dans les chats de classe, cyberharcèlement, deepfakes et cybergrooming — sont développés dans des chapitres séparés. Dans les deux derniers chapitres, Madita Oeming regroupe les différents aspects en appelant à un basculement de perspective, de l’éducation médiatique vers une relation avec les médias.

Tout au long, le livre reste résolument axé sur la pratique : sur 238 pages, on trouve des recommandations de lecture, des conseils techniques et des aides concrètes pour le quotidien. Cela va des réglages simples mais efficaces des smartphones, comme la désactivation des téléchargements automatiques sur WhatsApp, à des phrases concises permettant d’établir consentement et respect mutuel. Des trousses de secours aident, par exemple, à gérer la violence de partage (Sharegewalt) et montrent comment articuler les questions pédagogiques et juridiques. Madita Oeming ne laisse pas passer l’occasion d’éclairer contre le victimi blame, d’expliquer comment l’éviter et de garder les besoins de l’enfant au centre.

En conséquence, Oeming porte une attention particulière à la langue lorsque celle-ci entre en jeu. Plutôt que d’adopter l’idée patriarcale hétéro-normative du « premier fois » comme sexe pénis-vagin, elle invite chacun à définir ce qu’il entend par sexe — et par son premier sexe — selon son expérience et son identité. Et ce n’est pas la seule dimension où l’auteure montre qu’elle vise une éducation qui valorise la diversité sexuelle et de genre.

Pourquoi les espaces numériques sont indispensables pour les identités queer

Le rôle crucial des espaces numériques pour les réalités queer occupe une sous-section à part entière. Outre le rôle des communautés en ligne pour les sexualités queer — désir lesbien et gay, bisexualité, asexualité, BDSM, fétiches et identité trans — elle insiste sur le fait qu’une orientation qui s’inscrit dans le cadre cis-hétéro-normatif offre un cadre relativement sûr. En conséquence, les jeunes queer se retrouvent souvent sans le soutien de leurs parents ni de l’école ou d’autres institutions lorsqu’il s’agit d’un accompagnement sexuel et médiatique.

Il est souligné que les technologies sexuelles sont en premier lieu et surtout utilisées par les personnes queer. Ces technologies leur permettent d’exprimer leur sexualité, et c’est particulièrement vrai pour les hommes qui ont des rapports avec d’autres hommes. Étant donné qu’ils ne peuvent pas toujours se déplacer librement dans l’espace public, il n’est pas surprenant qu’ils soient des utilisateurs intensifs des activités sexuelles en ligne.

La sécurité des refuges protégés à préserver

Face à l’augmentation actuelle des agressions ciblant notamment les applications de rencontres gay, on aurait souhaité une place plus marquée pour une prise en charge pédagogique des risques que l’homophobie fait peser dans les espaces queer numériques. Cela concerne par exemple des situations où des hommes sont piégés, menacés ou agressés par des individus, des groupes ou des background politico-néonazis structuré.

Si cette perspective reste sans suite, il manque aussi des informations sur les ressources et les structures d’accompagnement pour les personnes touchées par des attaques queerphobes, ce qui, compte tenu du réseau étendu d’Oeming sur les réseaux sociaux, donne un goût amer et invite néanmoins à suivre ses canaux. De même, la diversité des pratiques médiatiques queer n’est pas suffisamment explorée : par exemple le rôle de Discord pour la communauté AroAce dans l’espace germanophone ou l’importance de Tumblr pour la diffusion des identités trans.

Éducation sexuelle et médiatique qui va bien au-delà d’un autocollant sur une porte

La démonstration se complexifie toutefois lorsque l’on aborde les perspectives queer à l’intersection du porno. Madita Oeming ne se contente pas de délimiter la frontière entre fantaisie et identité, elle montre aussi, à travers des exemples tels que le BDSM et la sexualité lesbienne, à quel point la représentation et la fetishisation peuvent être étroitement liées. Elle rappelle aussi que la pornographie permet souvent de rendre visibles des personnes trans — et offre un accès à des images corporelles et à des désirs qui manquent ailleurs.

« Aufgeklärt statt aufgeregt » n’est pas un livre qui place systématiquement les thèmes queer au centre, mais son fort ancrage dans la pratique pédagogique offre une base étendue pour travailler de multiples manières — aussi bien dans le cadre familial qu’à l’école et dans l’action éducative. L’« amitié queer » ne se réduit pas à des symboles visibles sur des portes; elle exige une attitude informée et bienveillante au croisement des médiation et de l’éducation sexuelle, car elle touche chacun de manière différente. Madita Oeming montre comment une telle approche peut être mise en œuvre de manière accessible, tout en laissant encore beaucoup à faire.

Infos sur le livre
Madita Oeming: Aufgeklärt statt aufgeregt. Ce dont les parents d’aujourd’hui ont besoin pour accompagner leurs enfants à travers la puberté numérique. 240 pages. Rowohlt Polaris. Hambourg 2026. Version papier : 18 € (ISBN: 978-3-499-01662-2). E-book : 14,99 €. Également disponible en livre audio

Élise Fournier