Au printemps, chez le Berliner « Querverlag », est rééditée la traduction allemande du classique trans- lesbien de Leslie Feinberg, Stone Butch Blues, publié en 1993 et ayant reçu plusieurs prix. La traduction est signée par l’angliste Claudia Brusdeylins. Elle avait été publiée pour la première fois en 1996 sous le titre « Träume in den erwachenden Morgen », mais était déjà épuisée depuis plusieurs années.
La romancière américaine, activiste et lesbienne butch Leslie Feinberg (1949-2014) a grandi dans une famille juive d’ouvriers à Buffalo. À la naissance, on lui assigna le sexe féminin; à l’adolescence, elle quitta ses parents parce que ceux-ci n’acceptaient pas son apparence de butch lesbienne, c’est-à-dire masculine. Afin de rendre son corps plus masculin, elle prit des hormones sexuelles masculines et subit plusieurs interventions chirurgicales. Elle travailla comme ouvrière industrielle et journaliste et fut membre du petit parti stalinien « Workers World Party ». En 1993, elle publia le récit fictif, fortement influencé par son parcours personnel, « Stone Butch Blues ». Jusqu’à son décès, elle milita pour les droits des personnes trans.
(K)eine Autobiografie
La protagoniste et narratrice de « Stone Butch Blues », Jess Goldberg, naît la même année que Feinberg et grandit dans une famille juive d’ouvriers à Buffalo, élevée comme une fille. Cependant, elle ne se sent pas vraiment appartenir ni au monde masculin ni au monde féminin. Parce que son penchant pour l’apparence masculine choque sa famille, elle quitte tôt le foyer familial et gagne sa vie en tant qu’ouvrière non qualifiée. Elle découvre la culture syndicale et les grèves du monde du travail américain ainsi que la sous-culture gay-lesbienne des années 1960.
Elle adopte pour elle-même le rôle et l’appellation qui l’accompagnent d’emblée : une « Stone Butch », c’est-à-dire une butch qui, lors des rapports sexuels, ne souhaite pas que son partenaire touche ses organes génitaux. Jess trouve, en tant que Stone Butch, un bonheur provisoire avec sa partenaire Theresa, une « Femme », donc une lesbienne féminine. Mais le désir de paraître plus masculine la travaille profondément. Ainsi, dans « Stone Butch Blues », le conflit de Jess avec son genre et sa corporalité occupe une place centrale. Au final, la question demeure : a-t-elle vécu sa vie comme elle le souhaitait?
« Pierres de jouet » et « Pères KV »
On peut sentir que le livre a été publié en 1993 et que son action se déroule entre 1949 et les années 1980. Cela ne se doit pas seulement à des détails comme le « pet rock » – « Spielzeugfelsen » –, un produit-phare de la société de consommation américaine des années 1970, que desire un ami de Jess. C’est surtout la façon dont le récit choisit ses termes qui peut surprendre le lecteur du XXIe siècle: le narrateur Jess parle encore et encore de « drag queens ». Le sens de « Drag Queen » a évolué au fil du temps: dans les années 1960, ce terme pouvait désigner aussi bien un homme apparaissant féminin qu’une femme transgenre. En ne tentant pas d imposer une prétendue« organisation » des identités de genre, Brusdeylins traduit presque systématiquement « drag queen » par « Drag Queen », restant fidèle à l’œuvre Feinberg.
Au-delà des « Drag Queens » et des KV, le fil conducteur du roman est la quête d’un label qui corresponde à soi. Tout au long du livre, Jess tente de nommer clairement ce qu’elle ressent intérieurement. Est‑elle un « he-she » (un « Mannweib ») ? Est‑elle une « Butch » ? Des inconnus dans une imprimerie, son premier lieu de travail, la décrivent ainsi avant qu’elle ne s’empare du terme. Est‑elle transsexuelle ? Jess décide de ne pas se faire diagnostiquer ni traiter par le système de soins comme transsexuelle. Dans les remerciements, Feinberg emploie un mot qui pourrait s’appliquer à Jess: « transgender ». Trente-trois ans plus tard, la figure fictive Jess, ne se sentant appartenir à aucun des deux genres, pourrait peut-être se décrire comme « non binaire ».
Une œuvre qui demeure pertinente aujourd’hui
Stone Butch Blues serait‑il seulement une capsule temporelle de la trans- lesbienneté d’antan ? Non. De nombreux thèmes évoqués restent d’actualité, ce qui permet, même en 2026, d’en lire le livre comme un commentaire sur notre présent. Le critique littéraire konradsouabe Hans Robert Jauß avait remarqué il y a longtemps que chaque époque écrit sa propre histoire du passé et lit les témoignages littéraires du passé selon son propre regard.
Quel sens donner, en 2026, à Stone Butch Blues ? L, G, B et T sont étroitement liés depuis longtemps. Dans les bars et cafés où Feinberg fait dialoguer sa narratrice Jess, on croise des hommes gay et des femmes lesbiennes, des drag queens, des butches et des femmes, tous ensemble, bousculant les lois d’une société qui assigne à chaque personne un rôle de genre à la naissance et où l’hétérosexualité demeure la seule expression « légitime » de la sexualité et du couple. Dans ces lieux où se rassemble une communauté qui n’a pas encore de nom, les diverses trajectoires de vie peuvent s’exprimer avec une relative liberté.
Mais dans une société intolérante, il n’existe pas de sécurité réelle pour les minorités sexuelles et de genre, et Feinberg décrit des violences d’une intensité saisissante. Dans le récit, le harcèlement et la violence ne visent pas seulement les groupes minorisés; les drag queens sont maltraitées en détention par la police, leurs amies butches assistent et les réconfortent, puis, peu après, la violence s’abat de nouveau sur les butches. La persécution collective peut briser le corps et l’esprit, mais elle crée aussi une solidarité entre ceux qui souffrent.
Cette histoire de persécution et d’activisme ne passe pas sous silence les voix des minorités qui veulent exclure un ou plusieurs signes de l’alphabet LGBTI. Trop souvent, on affirme que certaines revendications ne sont apparues que plus tard. Le Stone Butch Blues de Feinberg dément ces affirmations.
Un plaidoyer pour la diversité des perspectives
Par exemple, les aperçus offerts sur le monde du travail américain d’après-guerre comptent parmi les points forts du livre: Feinberg décrit une vie comme celle de Jess, issue d’une famille d’ouvriers et employée sur machines et dans des usines. Jess organise les butches de son usine au sein d’un syndicat et obtient, dans un syndicat largement dominé par les hommes, le droit de parler et de peser dans les discussions de l’entreprise.
Aux États‑Unis d’aujourd’hui, les débats politiques jouent volontiers sur l’image de l’ouvrier masculin, blanc et hétérosexuel, présentée comme étranger aux préoccupations de la communauté LGBTI. Or, il y a eu et il y a toujours des travailleurs et des travailleuses dont la couleur de peau, l’origine et l’orientation sexuelle diffèrent de cette image dominante. Ces perspectives ne trouvent pas toujours leur place dans une rhétorique politique qui préfère faire abstraction des questions queer. Dans Stone Butch Blues, Feinberg insiste sur ces voix et ces expériences qui restent invisibilisées dans les discours dominants.
Feinberg soulève régulièrement des questions sociétales: sur presque chaque page, elle évoque préjugés sociaux, discriminations et conflits; elle esquisse un parcours trans-lesbien plausible dans l’Amérique d’après-guerre et raconte deux histoires d’amour qui émeuvent profondément. Il n’est donc pas surprenant que ce livre soit devenu un classique du féminisme queer intersectionnel, désormais à nouveau accessible en allemand, dans une traduction fidèle et accomplie, avec quelques légères réserves.
Leslie Feinberg: Stone Butch Blues. Roman. Traduction allemande de Claudia Brusdeylins. 424 pages. Querverlag. Berlin 2026. Livre de poche: 25 € (ISBN 978-3-89656-366-8). E‑Book: 12,99 €.
>
