Tout commence par une rencontre, prudente, ordinaire et puis douloureuse comme une coupure de papier dans la peau. Deux personnes se parlent, et à mesure qu’elles échangent, le souvenir se déploie. Le souvenir d’une vie et de ce qui y manque. Tel est ce que promet le sous-titre du récit autobiographique d’Andreas Wilink, « Wenn es anders wäre » (lien affilié Amazon), publié chez Lilienfeld.
Les grandes saga de vie n’apportent pas grand-chose si l’on s’attache aux détails. La quête de gloire et de succès, la transmission de l’héritage et l’honneur familial, la révolution dans la politique ou les sciences — comment inscrire une visite au café avec un béguin, un bain moussant, les dîners avec grand-père dans ces récits?
Qu’est-ce qui retient une vie ensemble ?
Andreas Wilink se lance avec un bourdonnement mélancolique à la recherche de l’entre-deux. La couverture annonce ce qui attend le lecteur. Sur le fourreau trône une pierre qui, à première vue, paraît informe; en regardant de plus près, elle se compose de petits fossiles. Et en regardant encore plus attentivement, la pierre ressemble à un cœur. Dessus, un cristal jaune. Voilà comment se ressent la vie dans Wenn es anders wäre : une collection de souvenirs et de petits moments dont la grande forme demeure floue. Et pourtant : au sommet, un cristal.
Il est extrêmement plaisant de suivre l’auteur à travers son existence. Les chapitres restent toujours agréablement courts, faisant émerger une épisode, un souvenir, sans toutefois rompre la continuité. C’est comme feuilleter un album photo très bien aréglé, où chaque image a été choisie pour sa force émotionnelle et sans craindre les images douloureuses !
Gelebte Literatur
D’un côté, Andreas Wilink raconte avec amour et tristesse son enfance homosexuelle et sa jeunesse en Allemagne de l’Ouest. Né en 1957 à Bocholt, il offre dans « Wenn es anders wäre » un récit empreint de sensibilité sur une vie homosexuelle allemande. Une vie vouée toutefois à l’art et à la culture.
Andreas Wilink est journaliste culturel, critique de théâtre et de cinéma, et il écrit depuis les années 1980 pour les grands médias, de la « Westdeutsche Zeitung » à la « Süddeutsche Zeitung ». Son mémoire ne s’arrête pas à un simple récit mélancolique de vie : il est aussi, sur un autre plan, un roman d’apprentissage très divertissant. Pas au sens classique — il n’y a ni épreuves ni leçons pédagogiques. Non, nous suivons plutôt un homme qui aime la culture et la musique, et qui les cherche dans sa propre vie.
Un souvenir d’enfance conduit sans effort vers l’univers d’un tableau, une odeur fortuite renvoie à une scène de film. Une conversation se transforme en une brève réflexion d’histoire de l’art, non pour briller, mais parce que la pensée de l’auteur est ainsi structurée. Une tentative de rendre sa propre vie lisible, de refléter et de comprendre l’intériorité à travers l’extérieur.
La littérature vécue
‘Wenn es anders wäre’ raconte l’art et la soif de culture. Mais avec une légèreté et jamais de manière pesante ou surchargée. Dans le meilleur des cas, même divertissant. Par exemple lorsque la description d’un moment sexuel entre le narrateur et un amant dévie presque tout seul vers le rayon des livres après à peine une phrase :
Le sexe est soso, d’autant plus que Paul a pas mal bu de bière. J’admire chez lui les étagères IKEA remplies les unes après les autres, y figurent les numéros complets de Kursbuch et l’édition bleue des œuvres de Marx / Engels ainsi que l’affiche du film Le Mépris de Godard au-dessus du lit inconfortable.
Le sexe n’est finalement qu’une technique culturelle. C’est drôle, du moins dans le meilleur sens du terme. Wilink me raconte avec une attention délicate, mais sans jamais être trop sensible. Son langage est mesuré et témoigne d’une érudition sans ostentation. Du moins la plupart du temps. Parfois, le style se resserre un peu, il s’emploie à des codes particulièrement élaborés. Dans ces moments, on aimerait une touche de décontraction supplémentaire. Heureusement, ces instants sont courts et rares.
Avec beaucoup d’amour et de joie dans le souvenir, Andreas Wilink arpente sa propre vie. Les 280 pages, très agréablement lisibles, sont chaudes, délibérées et constituent une lecture sur l’amour, la perte et le passage à l’âge adulte. Un peu de pathos ici et là, comme il se doit quand il est question du souvenir de l’ancienne Allemagne de l’Ouest. Mais surtout, une pointe d’ironie bien connue. Et au sommet : un cristal !
Andreas Wilink: Wenn es anders wäre. Récit d’une vie et de ce qui y manque. 280 pages. Hardcover avec jaquette. Lilienfeld Verlag. Düsseldorf 2025. Tirage relié avec jaquette: 24 € (ISBN: 978-3-910266-08-7). E-Book: 18,99 €
