Quelle démonstration audacieuse : Rachel Seidu met en lumière la vie queer au Nigeria

19 septembre 2026

Des hommes qui se rapprochent tendrement l’un de l’autre et des femmes vêtues selon les tenues traditionnelles d’Afrique de l’Ouest qui s’enlacent avec désir : les images de Rachel Seidu semblent, à première vue, ne pas être mises en scène comme on peut l’imaginer pour des portraits classiques — elles donnent plutôt l’impression de moments extrêmement privés. Pourtant, bon nombre des personnes photographiées regardent l’objectif avec assurance.

Cette intimité et cette tendresse paraissent si naturelles qu’on n’imagine pas le risque personnel que ces images ont impliqué.

À quel point le danger est grand, l’explique la photographe née en 1997 à Lagos dans un entretien avec Wolfgang Tillmans, que l’on peut lire dans le livret de l’exposition. Seidu affirme qu’au Nigeria, il arrive fréquemment que des personnes queer soient harcelées et violentées. Elle raconte le cas d’un adolescent de 16 ans, battu à mort par des camarades qui le pensaient homosexuel, et celui d’un homme jeté d’un immeuble de trois étages par des hommes homophobes.

L’État criminalise également la vie queer : les actes sexuels et les unions entre personnes du même sexe sont passibles de poursuites au Nigeria, tout comme les associations et rassemblements homosexuels.

« Le Nigeria est l’un des lieux les plus queer que l’on puisse rencontrer »

Pourtant, l’introduction de l’exposition par l’auteur-nigérien et scientifique Adebayo Quadry-Adekanbi donne d’abord l’impression que la queerité est bien ancrée dans la société nigérienne. Son texte, lui aussi publié dans le livret, commence par la phrase surprenante : « Le Nigeria est l’un des lieux les plus queer que l’on puisse rencontrer. » Toutefois, être queer là-bas « est quelque chose que l’on fait, et non quelque chose que l’on est ». Quadry-Adekanbi décrit une société où la queerité existe même là où elle n’est pas explicitement nommée. Dans les ensembles d’habitation densément peuplés « Face-Me-I-Face-You », où des familles à faible revenu partagent des chambres et mettent en commun cuisine et salle de bains, se crée une forme particulière de « secret à visage découvert ». Les gens perçoivent la queerness des autres sans exiger une confirmation explicite. La queerness n’est donc pas une identité à revendiquer, mais une « pratique vécue, matérielle ». Cela crée « un espace pour une intimité alternative » qui ne doit pas être nommée ni catégorisée.

Acceptation avec des limites
Seidu connaît ce monde par sa propre expérience. Elle a grandi dans l’un de ces ensembles d’habitation. Ses souvenirs des conditions spatiales concordent en grande partie avec les descriptions de Quadry-Adekanbi, mais, chez elle, l’évaluation de la situation sonne tout à fait différemment. Plus de 50 personnes y vivaient, raconte-t-elle dans l’entretien : les salles de bains et les toilettes étaient partagées, et pour se doucher, il fallait faire la queue. Elle-même ne possédait pas de lit et dormait par terre.
L’histoire de deux amis homosexuels de son enfance donne aussi une autre perspective sur l’idée d’une queerité qui n’a pas besoin d’être explicitement nommée. Bien sûr, les deux pouvaient afficher leur féminité sans problème : lors des Street Jams annuels, ils dansaient publiquement, recevaient les acclamations et des billets de banque. « Bah oui, c’est comme ça », disait-on. Cependant, cette acceptation avait et a ses limites.
« Tu peux être féminin, mais dès que tu dis que tu es gay, ça devient problématique », affirme Seidu. « Une sexualité ne leur est pas permise. » On attend plutôt d’eux qu’ils sortent, à un moment donné, de cette supposée phase et fassent ce qu’il faut : épouser une femme.
Tout ce qui ne peut être nommé prend donc une signification double. Pour Quadry-Adekanbi, cela ouvre la possibilité d’une forme culturelle autonome de queerité qui ne dépend d’aucune catégorie identitaire occidentale. Chez Seidu, en revanche, cela reflète le prix de l’ambiguïté : on tolère uniquement ce qui paraît féminin ou queer tant que l’attirance homosexuelle reste implicite et peut être nimbée — jusqu’à ce qu’elle cède finalement la place à un mariage hétérosexuel.

Subculture confiante qui se crée ses propres espaces
La visibilité de la queerité à Lagos n’est pas pour autant invisible, comme le démontrent les clichés de Seidu elle-même. Outre des portraits silencieux et des scènes intimes, elle photographie aussi la vie nocturne de la mégapole. Les images de balls drag affichent une sous-culture confiante qui s’est effectivement créée ses propres espaces — avec mode, performance et danse.
Seidu connaissait ce monde bien avant de devenir elle-même partie intégrante de la scène. Les deux amies féminines de son enfance fréquentaient des fêtes gay ; apprêtées et accompagnées de sacs à main, elles passaient près du stand de nourriture de la belle-mère en se rendant à ces soirées. Ces souvenirs dessinent une image plus complexe d’un pays où la vie queer ne se limite pas à l’ombre.
Pourtant, entre une fête queer dans la vie nocturne d’une métropole et un drapeau arc-en-ciel affiché sur l’un des lieux les plus fréquentés de Lagos, une différence cruciale se révèle. Avec son projet encore inachevé « This land knows us », Seidu quitte les espaces protégés ou du moins codés de la communauté et cherche délibérément la sphère publique.
Les séances se déroulent sur des ponts, près des gares routières, sur des bateaux et dans d’autres lieux vivants. Certaines personnes portraits portent le drapeau arc-en-ciel. Pour la première fois, affirme Seidu, le projet ressemble à une prise de la parole publique. Pour des raisons de sécurité, le groupe ne reste jamais plus de 30 minutes au même endroit.
Visibilité dans la rue
Cette visibilité, précisément, se manifeste dans les rues du Nigéria et rien que dans les rues : cela représente, pour Seidu, une importance déterminante. Dans l’entretien, elle renvoie à Rotimi Fani-Kayode, photographe né en 1955 à Lagos, dont les mises en scène sensuelles du corps masculin noir comptent parmi les premiers exemples marquants de photographie gay ayant une référence nigérienne. Fani-Kayode a cependant vécu hors du Nigeria depuis sa jeunesse et a principalement créé son œuvre au Royaume-Uni.
Les personnes queer seraient, selon Seidu, « encore insuffisamment représentées dans les rues du Nigeria ». Ses propres images partent précisément de ce point : elles montrent les membres de la communauté non seulement comme faisant partie du Nigeria, mais comme visibles sur place, dans l’espace public.
« This land knows us » est le projet encore en cours qui constitue une part centrale de l’exposition « Love is the Work » à Between Bridges — l’espace berlinois fondé par Wolfgang Tillmans qui réunit depuis des années art et débats sociopolitiques. Le titre affirme également l’objectif de Seidu : s’opposer à l’idée que l’identité queer serait quelque chose importé de l’Ouest et rappeler l’appartenance des personnes queer au Nigeria.

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« Joyeux Pride, tout le monde ! »

Cette tension se manifeste tout particulièrement autour du drapeau arc-en-ciel. Quadry-Adekanbi rappelle que le symbole « avait une histoire à un endroit et à un moment donnés avant d’arriver au Nigeria ». Il était déjà plein de significations et « n’avait jamais été conçu pour ce contexte ». Il se demande donc si le droit à la visibilité dépend d’un « symbole emprunté » ou si son usage masque peut-être des formes d’ouverture queer plus subtiles localement.

La réponse de Seidu est sans équivoque : « Au Nigeria, le drapeau n’a pas la même signification qu’à New York ou à Paris. »

C’est précisément cette signification différente qui est déterminante pour Seidu. À Berlin, Paris ou New York, le drapeau arc-en-ciel fait partie depuis longtemps de la représentation institutionnelle et des campagnes Pride commerciales; à Lagos, il porte un poids tout à fait différent — en tant que signe public, il n’a pas la même portée symbolique. Et pourtant, cette signalisation est comprise : lors d’un shooting, une jeune fille crie à la troupe « Joyeux Pride, tout le monde ! ». Seidu décrit l’émotion de ce moment pour tous les participants. La jeune fille avait reconnu le signe — et compris.

Nous sommes queer. Nous appartenons au Nigeria
Il se peut que cette assertion réponde déjà à l’objection selon laquelle le drapeau aurait été importé de l’Occident : un symbole peut changer de signification sans perdre sa lisibilité. Le drapeau arc-en-ciel est d’origine occidentale, mais transmis dans les images de Seidu, il porte une prétention nigérienne spécifique : nous sommes queer. Nous appartenons au Nigeria.
Dans ce sens, on peut même discerner ce que l’on pourrait appeler un universalité queer. Il ne s’agit pas de l’idée que la queerité devrait ressembler partout de la même façon ou être décrite avec les mêmes termes. Bien au contraire, ce concept porte l’exigence que chacun puisse vivre sa sexualité et son identité de genre de manière visible, sans craindre la violence et l’exclusion partout dans le monde.
Les photographies de Seidu ne cherchent pas à dissoudre ce conflit. Leur force réside dans le fait de le rendre visible. Elles montrent une culture queer confiante qui est déjà là — c’est pourquoi « Love is the Work » constitue une exposition si courageuse.

Élise Fournier