Le 8 février, heure locale, Santa Clara, en Californie, accueillera le Super Bowl LX et, pour le monde entier, ce ne sera pas seulement la finale de la National Football League (NFL) qui retiendra l’attention. La spectaculaire mi-temps est désormais aussi médiatiquement centrale que le match lui-même. Cette année, la star portoricaine Bad Bunny est au cœur de l’événement — non seulement comme artiste, mais comme symbole des débats culturels et politiques qui traversent les États-Unis.
Bad Bunny — de son vrai nom Benito Antonio Martínez Ocasio — figure parmi les musiciens les plus courus de sa génération à l’échelle internationale. Ces dernières années, il a dominé les classements mondiaux et figure parmi les artistes les plus écoutés sur la plateforme de streaming Spotify. À plusieurs reprises, l’artiste chantant exclusivement en espagnol a même mené le palmarès, comme l’atteste le classement le plus récent.
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Aux Grammys, le rappeur a récemment raflé le prix du meilleur album. Avec « DeBÍ TiRAR MÁS FOToS » (littéralement: Je n’aurais pas dû prendre plus de photos), c’est la première fois qu’un album entièrement chanté en espagnol remporte cette catégorie majeure. Bad Bunny a également remporté les distinctions de « Meilleur album de Música Urbana » et de « Meilleure performance globale en musique ».
« Sie wollen mir den Fluss wegnehmen, und auch den Strand »
Le sixième album solo de Bad Bunny constitue une tendre ode à son île natale, Puerto Rico. Si le reggae-tingé reggaeton demeure la base musicale — mêlant souvent des textes explicitement érotiques — l’artiste y mêle aussi des sonorités issues de la musique folklorique portoricaine, de styles ruraux traditionnels et afro-caribéens, ainsi que de la salsa.
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Grâce à cette fusion, le Latino résonne par sa voix au verbe authentiquement caraïbéen et par la capacité de toucher des générations différentes — et de créer un pont entre l’Amérique latine et les millions de Latinos vivant aux États‑Unis.
Sur le fond, le chanteur dénonce notamment la perte d’identité culturelle, le colonialisme, la gentrification et l’américanisation de l’île. « Ils veulent me prendre la rivière et la plage », chante-t-il dans « Lo que le pasó a Hawaii » (Ce qui est arrivé à Hawaii). Les deux territoires ont été annexés par les États‑Unis en 1898. Les Portoricains sont citoyens américains, mais ne peuvent pas voter depuis l’extra-territoriale.
Plus de 50 concerts en tournée mondiale — aucune date aux États‑Unis
Pour sa tournée mondiale en cours et qui porte le nom de son dernier album, Bad Bunny prévoit plus de 50 showcases en Amérique latine, en Europe, en Asie et en Australie — dont deux concerts en Allemagne, en juin à Düsseldorf. En revanche, aucune étape n’est prévue aux États‑Unis. Le chanteur a expliqué qu’il craignait pour ses fans face à la politique migratoire et d’expulsion actuelle des États‑Unis — en particulier envers les Latinos. Cette décision de ne pas se rendre aux États‑Unis a suscité des remous politiques dans le pays.
« Avant de remercier Dieu, je dis: ICE dehors ! »
Bad Bunny a encore exprimé à plusieurs reprises son opposition aux interventions de l’agence fédérale de l’immigration et du contrôle des frontières (ICE). Dans des entretiens, il a expliqué qu’il ne voulait pas risquer que ses fans soient contrôlés à leurs concerts en raison de leur statut migratoire. À l’instar d’autres stars, l’artiste a utilisé la scène des Grammys pour porter une voix politique — luttant notamment contre une action qu’il juge clairement discriminatoire envers les immigrés.
« Nous ne sommes pas des sauvages, nous ne sommes pas des animaux »
Il a enchaîné: « Nous ne sommes pas des sauvages, nous ne sommes pas des animaux, nous ne sommes pas des étrangers, nous sommes des êtres humains, et nous sommes Américains. » Les invités présents dans l’auditoire se sont levés pour une standing ovation, applaudissant longuement. Il a dédié la récompense du meilleur album « à toutes les personnes qui ont dû quitter leur patrie pour poursuivre leurs rêves ».
Le fait que le « vilain petit lapin » doive revenir pour une seule prestation aux États‑Unis ajoute une dimension supplémentaire à l’événement. En 2020, il était déjà intervenu à la mi-temps du Super Bowl, aux côtés de Jennifer Lopez et Shakira. Cette fois, il serait le premier artiste à assurer une mi-temps entièrement chantée en espagnol.
Le président américain Trump compte bien s’abstenir de la finale cette année
La NFL avait annoncé Bad Bunny comme tête d’affiche à l’automne 2025 — déclenchant des débats publics parfois houleux. Des politiciens conservateurs et des groupes proches de Trump ont fortement critiqué l’interprétation portée par le rappeur portoricain et ont exigé une alternative « All-American ». Certains commentateurs ont accusé l’artiste d’aborder l’immigration et les autorités migratoires de manière « anti-américaine ». Le président américain Donald Trump, qui avait été invité à la finale précédente, a annoncé qu’il s’abstiendrait d’assister à la finale de cette année, qualifiant le choix des artistes — Bad Bunny et le groupe punk Green Day — de « terrible et diviseur ».
Des activistes conservateurs préparent une « All-American Halftime Show »
Parallèlement, des militants conservateurs ont commencé à organiser leur propre programme autour du Super Bowl. Ainsi, Turning Point USA, l’organisation fondée l’an dernier par Charlie Kirk, prévoit une grande « All-American Halftime Show » concurrente de la prestation officielle, diffusée en direct sur les réseaux sociaux et sur d’autres chaînes. Parmi les invités figure notamment le musicien anti-LGBTQ et pro-violence Kid Rock.
Les critiques visent Bad Bunny non seulement pour sa musique, mais aussi pour son engagement en faveur des droits LGBTQ+ et de la diversité culturelle. Pour certains, l’artiste est un casse-tête pour le camp trumpiste. Dans le clip de « Yo perreo sola » (Je danse seule avec mon déhanché), il apparaît même en tenue drag.
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On l’a vu publiquement porter une robe rose ou afficher des ongles vernis. Lors d’un concert, il a même embrassé l’un de ses danseurs sur la bouche. Il a indiqué ne pas vouloir être défini par son homosexualité; « à la fin de la journée, je ne sais pas si dans vingt ans je préférerai un homme ou une femme. On ne peut jamais dire ce que l’avenir réserve. Mais pour l’instant, je suis hétéro et j’aime les femmes », expliquait-il en 2020 dans un entretien à la Los Angeles Times.
Reconnaissance culturelle pour des millions de spectateurs hispanophones
Pour ses partisans, la prestation de Bad Bunny lors du plus grand événement télévisé américain représente une reconnaissance culturelle pour des millions de Latinos. L’artiste s’est expliqué: sa performance est « pour mon peuple, ma culture et notre histoire ». Reste à voir si, après la finale de la NFL, on parlera davantage du vainqueur ou bien de la mi-temps du « vilain lapin ».
