Une définition de la non-binarité pourrait être formulée ainsi : elle commence là où « tout à la fois » et « ni l’un ni l’autre » se donnent la main. L’autrice Els Busch (sur la couverture du livre, on peut lire Else Buschheuer) entraîne les lectrices et lecteurs sur ce chemin dans son nouveau roman ex@frau. Les scènes du quotidien, colorées et aiguillées avec précision, se déploient entre des tangos hétérosexuels et des univers queer, tout en explorant le rapport qui évolue à l’égard d’une mère atteinte de démence. Sur plus de 320 pages, elles sont portées par un humour qui est à la fois cru et tendre.
La citation exergue d’ouverture, attribuée à Rosa von Praunheim, rappelle qu’« aucune ne peut écrire comme toi ». Sans surprise, elles partagent le même talent pour des observations percutantes, dénudées comme pleines de tendresse et d’encouragement, axées sur leur milieu. Dans ex@frau, cela se manifeste par la manière dont Els Busch démasque les éléments constitutifs de la communauté queer : chacun avance, recule et parfois stagne, et ensemble ils se heurtent sans cesse les uns aux autres. Chaque scène devient ainsi un pas de ce qu’on pourrait appeler un tiraillement bienveillant sur la manche et un appel à se remettre en question. Peut-être un peu comme dans le tango que j’entrevois en lisant le roman.
Le dilemme de la binarité du tango
Là où les femmes, telles des poules sur une perche, attendent d’être invitées à danser, c’est le tango hétérosexuel qui se danse. Le tango queer tient-il réellement ses promesses par rapport à ce qu’on souhaiterait qu’il soit ? C’est la question que remettent en cause les situations dessinées avec finesse par Els Busch — par exemple lorsque la Stone-Butch prête sa voix pour plaire à l’enseignante de danse hétéro. Avec une certaine bienveillance, les clichés qui risquent de s’installer dans les pratiques de danse lesbiennes, gays, bisexuelles et trans se voient dévoilés et démasqués, sans que l’on se contente d’y céder.
Entre tango hétéro et tango queer, Busch fait émerger un nouveau mode qui se passe des rôles de genre imposés : celui qui prend le temps entre les pas, qui se frotte l’un contre l’autre et qui, ensemble, fusionne, danse un tango « jugoso ». Celui qui reste fidèle à soi-même et qui, avec énergie — chacun pour soi — se laisse porter au même tempo, danse un tango « seco ». Celui qui affirme qu’il existe ici une nouvelle binarité a raison et tort à la fois. Car la binarité n’est jamais qu’un dilemme insoluble qui, par la non-binarité, peut devenir un problème résolu, comme on l’apprend dans le livre. Dans ex@frau, ce dilemme du tango se résout grâce au tango spectre, qui transforme les rôles classiques et ceux qui veulent les incarner en un jeu de rôles continu.
Le rapport à la mère atteinte de démence
Outre le tango qui bouscule les genres et les formes de désir dans les scènes colorées d’Els Busch, le voyage vers la non-binarité se déroule aussi dans les liens sociaux : amitiés, famille — ou simplement des bandes. Le rapport entre le/la protagoniste et sa mère démence est particulièrement frappant. Lorsque celle-ci, par exemple, est la seule à trouver chic la « moustache de dame », car l’oubli lui permet de renverser les codes des genres, on voit apparaître une dynamique où l’attention portée au corps et au genre peut s’ébrouer sous l’emprise de la maladie.
Mais ce n’est pas tout : la maladie remet en cause la nécessité d’un moi stable, et ce questionnement devient un mode de vie. Le quotidien se réinvente et se reçoit mutuellement. À la place d’une relation mère–fille marquée par des attentes de rôle et des frontières étouffantes, se dessine une relation repensée dans laquelle le/la protagoniste se retrouve davantage dans des familles queer choisies, qui appellent à un Noël qui sortirait de l’ordinaire et qui s’oppose à toute forme de fête traditionnelle.
« Maintenant, je suis devenue ma propre ex-femme »
Les deux pôles qui structurent le tango et le lien mère–enfant se maintiennent grâce à des scènes où Els Busch, vue à travers des perspectives queer, tient un miroir à tous les miroirs. C’est pourquoi je voudrais presque remettre cet ouvrage entre les mains de chaque personne cisgenre et hétérosexuelle, même si le public queer de toutes générations s’y reconnaîtra, sans doute, en premier lieu.
La fin du roman prend la forme d’un entretien d’environ vingt pages qui récapitule ce périple fou et que Els Busch espère peut-être être le dernier. Ceux qui, auparavant, n’avaient pas saisi ce que signifiait le titre ex@frau trouveront ici une clef : « J’ai été à plusieurs reprises l’ex-femme de quelqu’un. Mais désormais je ne me construis plus à l’extérieur, mais à l’intérieur : désormais je suis ma propre ex-femme. » Plus précisément, cela raconte comment Else Buschheuer a abandonné le « e » et le « heuer » pour braver l’institutionnalisation de la genderité.
Alors, le roman s’affirme comme une coming-out-story non-binaire qui, par les codes de l’autofiction, pénètre aussi les espaces non binaires de l’écriture et de la lecture. La question de ce qui est vrai et ce qui est inventé se résout à travers un commentaire de Marcel Reich-Ranicki, qui se transforme en un patchwork d’expériences vécues, d’espoirs et de craintes. Dans chaque mot, les lectrices et lecteurs trouvent un morceau de « tout à la fois » et de « ni l’un ni l’autre » — et cela avec le style percutant et l’humour acéré propres à Els Busch.
Else Buschheuer: ex@frau. Roman autofictionnel. 320 pages. Konkursbuch Verlag. Tübingen 2026. Relié: 18 € (ISBN 978-3-88769-276-6). Livre électronique: 9,99 €
