Un cas de dénonciation sexuelle

5 janvier 2026

L’auteur et militant homosexuel Richard Linsert (1899-1933) aborda dans son ouvrage pédagogique « Kabale und Liebe. Über Politik und Geschlechtsleben » (1931, pp. 494-505) le fait que Maximilian Pfeiffer (1875-1926), ancien député du Reichstag pour le Zentrum catholique, aurait entretenu en 1907 une relation sexuelle avec le plus jeune Anton Montag. Il évoqua aussi les liens de Pfeiffer avec les premiers acteurs du mouvement homosexuel, notamment le Wissenschaftlich-humanitäre Komitee (WhK) fondé par Magnus Hirschfeld, dans lequel Linsert lui-même s’impliqua pendant de nombreuses années. Que s’était-il passé alors et quelles en furent les conséquences pour Pfeiffer ?

Les antécédents : un vol et une fuite

Le jeune Anton Montag, âgé de 20 ans, employé de banque (1887-?), fut accusé d’avoir volé en février 1907 une lettre de valeur d’un montant de 1.431,31 marks. Il prit la fuite et chercha refuge chez un prêtre à Tübingen, où il fut appréhendé et déféré devant le tribunal. Le 9 juillet 1907 s’ouvrit le procès pour vol. Pfeiffer, ami de Montag, témoigna au cours de l’audience; il fut notamment question de savoir si Pfeiffer avait aidé Montag à fuir et s’il avait facilité le contact avec le prêtre. Montag fut condamné à huit mois de prison pour vol. Sous pression, Pfeiffer déposa une plainte pour « Begünstigung » (l’incitation ou l’aide morale) contre lui-même (« Gelsenkirchener Allgemeine Zeitung », 13 juillet 1907). Cette procédure judiciaire fut radiée le 22 mai 1908 (« Sauerländisches Volksblatt », 28 mai 1908).
La dénonciation dans les journaux
Selon Linsert, la dénonciation antihomosexuelle contre Pfeiffer prit la tournure suivante: « Die Augsburger Abendzeitung » (21 mars 1907) rapporta: « La grande amitié de Pfeiffer avec le jeune Montag suscita un grand remuement, d’autant plus que Montag, bien que séduisant par son apparence et sa peau pâle, n’est toutefois pas un homme qui peut convenir à la vie d’un homme cultivé. » Suite à cela, Pfeiffer répondit — toujours selon Linsert — dans le « Bamberger Tageblatt » (26 mars 1907) qu’il s’agissait de « rumeurs extrêmement infâmes ». Il remercia « la presse locale de ne pas s’être rendue complice de telles calomnies » et affirma qu’il « n’avait pas l’intention d’esquiver l’explication sur aucun point de sa vie privée et publique ». À l’époque, Pfeiffer résidait à Bamberg, où il travaillait comme bibliothécaire.
Dans les « Münchner Neuesten Nachrichten » (Linsert fixe le 26 mars 1907 comme date, mais l’article paraissait en réalité le 27 mars) et dans d’autres journaux, l’affaire fut examinée en détail: le quotidien mentionnait que Pfeiffer « se retrouvait, par son amitié, exposé au « versteckten Vorwurf eines Verbrechens nach § 175 » du StGB. Son lien d’amitié aurait « donné lieu aux plus sales rumeurs ». Il s’était défendu publiquement lors d’une assemblée et avait déclaré « qu’un rapport sexuel était complètement exclu », promettant de « prouver qu’il était physiquement normal ». (Cette tournure, dans le contexte des clichés de l’époque, doit être lue comme une défense contre l’accusation d’homosexualité.) Le 9 juillet 1907, le procès contre Montag fut ouvert. Le « Augsburger Anzeiger » (dont la date n’est pas précisée par Linsert) publia un compte rendu détaillé du procès. Selon celui-ci, Pfeiffer fut « accusé par le tribunal d’avoir entretenu une relation illicite » avec Montag. Toutefois, cela n’entraîna apparemment aucune conséquence supplémentaire pour Pfeiffer. Il est possible que Montag ait déclaré devant le tribunal avoir eu une relation avec une « fille », ce qui pourrait avoir atténué la portée de l’affaire. L’absence d’une dénonciation généralisée contre Pfeiffer pour homosexualité pourrait aussi s’expliquer par le fait que Pfeiffer avait menacé d’intenter des actions en diffamation ou que les accusations furent jugées peu crédibles par la presse bourgeoise.
Jusqu’à présent, aussi loin que possible, j’ai vérifié les sources indiquées par Linsert. Parmi les journaux mentionnés, seuls les « Münchner Neuesten Nachrichten » sont disponibles en ligne. L’article cité, bien que non retrouvé dans l’édition du 26 mars, a été localisé dans l’édition du soir du 27 mars 1907, à la page 2. Je n’ai aucun doute quant aux autres références et citations d’A. Linsert.

Pfeiffer et le mouvement homosexuel naissant
Linsert revient à deux reprises sur les liens de Pfeiffer avec les débuts du mouvement homosexuel. D’une part, il s’agit de la réponse de Pfeiffer à une question du WhK sur sa position vis-à-vis de l’abolition de l’article § 175: Pfeiffer répondit le 1er janvier 1912: « Messieurs! Je réponds brièvement: Oui! Cependant, comme le problème est pour beaucoup de parlementaires étranger ou mal interprété, vous devez assurer une nouvelle clarification. Sinon, j’ai de forts doutes quant à la réussite de vos efforts. Avec mes salutations les plus respectueuses, Dr Pfeiffer » (pp. 494-497). Il est surprenant que, malgré ce « Oui » limpide, Pfeiffer n’apparaisse jamais dans les listes du WhK comme signataire de la pétition pour l’abolition du § 175 RStGB. Le WhK aurait sans doute publié la signature d’un député aussi éminent que Pfeiffer. Il est donc possible que Pfeiffer n’ait pas voulu affirmer publiquement sa position sur le § 175, car il était un dissident au sein du Zentrum à ce sujet. D’après Linsert, « il y a quelque temps » des députés de la fraction du Zentrum au Reichstag s’étaient rendus au WhK pour se faire confirmer par le matériel disponible les thèses dans la lutte contre le § 175 (et, par là, l’authenticité de cette lettre).

Par ailleurs, Linsert rapporte: « Encore dans les années 1922 à 1923, il (Pfeiffer) se faisait tenir informé de l’état du mouvement contre le § 175 et donnait des suggestions précieuses pour accroître la capacité de combat du mouvement » (S. 505). Compte tenu du fait qu’en 1907 on avait tenté de le discréditer en tant qu’homosexuel, ce soutien indirect est remarquable. Pfeiffer n’était peut-être pas le seul « affecté » à évoluer dans un contexte homosexophobe qui aurait osé soutenir le WhK de manière ouverte. Pour Linsert, il semblait plus naturel que Pfeiffer, après ses expériences négatives, n’ait plus pris la parole sur l’homosexualité. Pour Linsert, ces propos se lisent comme une réaction compréhensible, d’autant plus qu’il avait lui-même souffert des répercussions rapides d’une dénonciation sexuelle.

Pfeiffer et la politique du Zentrum

Pfeiffer était député du Reichstag pour le Parti du Zentrum, c’est-à-dire pour les catholiques et le catholicisme politique. En raison de son orientation catholique, son groupe s’opposait globalement au programme du WhK. Avec une attitude libérale, Pfeiffer occupait dans son parti une position minoritaire: il était un représentant du « flanc gauche » de ce parti, favorisant les syndicats chrétiens et défendant la République de Weimar. Fait intéressant: après 1918, bien qu’il résidait en Bavière, il ne rejoignit pas le parti réactionnaire de type Bavarian People’s Party (BVP) et continua à briguer le Zentrum à Berlin (à l’instar de l’accord passé entre les CSU et la CDU à l’échelle nationale, qui, pendant plusieurs années, forma une fraktion sur le Reichslevel). Ces éléments de contexte expliquent en partie l’ouverture peu commune de Pfeiffer à l’égard du pétition du WhK.
Aujourd’hui, une fausse information circule: il n’a jamais été poursuivi pour § 175 RStGB
Bernd-Ulrich Hergemöller écrit dans son lexique biographique « Mann für Mann » (2010, pp. 922-923) que Pfeiffer « aurait été accusé par le tribunal de Bamberg d’entretenir des « relations non autorisées » avec le jeune Montag (… ). » Mais il parvient à clore la procédure par une entente. Cette formulation est confuse.
Dans Wikipédia, on a lu l’affirmation erronée: « Avant le tribunal d’arrondissement de Bamberg, Pfeiffer aurait été inculpé en vertu du § 175 (… ). La procédure aurait été terminée par un accord ». (La page indiquée, 533, fait référence à une édition antérieure de « Mann für Mann ».) Or, il n’y a jamais eu de procédure contre Pfeiffer pour le § 175 RStGB et le texte de Wikipédia mérite d’être corrigé.
Qu’en reste-t-il…
… il s’agit d’une dénonciation qui fut relativement clémente pour Pfeiffer et qui ne lui porta pas préjudice politique. Si Pfeiffer avait été condamné à une peine de prison, je ne trouverais pas ce dossier plus captivant. Mon propos n’est pas de déterminer si Maximilian Pfeiffer était homosexuel et de l’assimiler à un homosexuel. Bien au contraire, je souhaite — avec la même intention que Linsert — illustrer ce que signifiait, à l’époque, une dénonciation sexuelle, de quelle manière Pfeiffer fut dénoncé et comment il réagit. Cette dénonciation de Pfeiffer peut être associée à l’affaire Harden-Eulenburg (1907-1909). Ces procédures et les récits qui les accompagnent ont montré de manière spectaculaire à quel point les dénonciations sexuelles pouvaient être efficaces et qu’un simple soupçon pouvait parfois suffire à nuire à une personne indésirable. Aujourd’hui, plusieurs ouvrages non fictionnels traitent du phénomène de la dénonciation sexuelle et montrent que les motifs peuvent être politiques, des conflits privés ou d’autres ressorts variés.
Linsert manifeste manifestement un grand respect pour Pfeiffer, qu’il considérait comme l’un des plus compétents de son parti et qu’il louait même pour le « courage personnel » dont il avait fait preuve dans ce scandale. Pour Linsert, ce dossier est « un exemple pédagogique de la dangereuse et extraordinaire imbrication entre la vie politique et la vie sexuelle », et l’un des « cas les plus surprenants de la malheureuse fâcheuse imbrication entre politique et vie intime ». Pfeiffer est toutefois sorti indemne, les yeux bleus encore intacts.

Élise Fournier