Un début important pour l’histoire queer

22 janvier 2026

Le troisième volume du Handbuch Queere Zeitgeschichten, publié récemment par le transcript Verlag, clos un projet de recherche qui nous met à disposition plus de mille pages de savoirs actuels sur l’histoire queer en Allemagne, en Suisse et en Autriche. Les trois tomes ont été édités par Martin Lücke, Andrea Rottmann et Benno Gammerl. Chaque volume adopte une orientation thématique distincte: « Espaces », « Différences » et « Mouvements ».
Et comme c’est l’usage pour ce genre de projets, cela demande des moyens financiers, et ceux-ci proviennent du Deutsche Forschungsgemeinschaft; et grâce à l’Université libre de Berlin, l’ouvrage dans son ensemble est en accès libre sur Internet (voir les liens à la fin de l’article).
Ambivalences de l’émancipation et de l’intégration sociale
Examinons un peu plus en détail le volume paru récemment, qui traite du thème des mouvements et qui cherche, à partir de perspectives diverses, à expliquer comment les communautés queer sont devenues les communautés que nous connaissons aujourd’hui, et quelles politiques elles ont défendues et défendent encore.
On s’interroge ainsi sur la façon dont l’activisme politique et une sous-culture nocturne coexistent, quelle place donne l’autonomie et la subversion par rapport à la coopération avec l’État. Les ambivalences entre émancipation et intégration sociale figuraient aussi parmi les objectifs de recherche, tout comme la question de l’état des mémoires queer et de leur représentation dans les archives: « Pourquoi certaines narratives — généralement masculines, blanches et codées anglophones — sont-elles si prégnantes, tandis que les luttes des lesbiennes, des personnes trans*, des personnes inter* et noires restent marginalisées ? »

500 pages et quelques lacunes

Pour éviter toute ambiguïté, les éditeurs eux-mêmes pointent une lacune qui n’est pas comblée par l’ouvrage (pourquoi donc ?) — et cela concerne « l’intégration insuffisante des perspectives trans*, inter* et non-binaires (TIN*) ». Bien sûr, les sources ne sont pas pléthore, mais cela ne signifie pas qu’il n’y ait rien à découvrir. Et peut-être que la restriction au cadre académique produit en soi des exclusions et des obstacles à la connaissance.
Qui s’attend à lire une narration historique cohérente à partir du Handbuch sera, sans doute, déçu. Il s’agit plutôt d’une anthologie d’articles qui, certes, abordent une grande variété d’aspects de l’histoire des mouvements et de l’émancipation, mais qui ne constitue qu’un choix, avec le risque de tenir lieu de liste arbitraire. D’où le pluriel du titre et l’expression « Zeitgeschichten » qu’on y emploie: il existe en effet une infinité d’histoires; plusieurs ont trouvé leur place dans l’ouvrage, mais beaucoup d’autres n’ont pas été retenues.
La question est de savoir si ces innombrables histoires forment un tout cohérent à la fin. Non, il demeure un patchwork historique, marqué par une part de coïncidences dans le choix des thèmes et, malheureusement, par davantage de lacunes que ce que les éditeurs avaient eux-mêmes signalé — et ce, non seulement dans l’ensemble mais aussi à l’intérieur de chaque contribution et jusqu’à la bibliographie en annexe.
Erreurs et pesées mal ajustées
Pour donner quelques exemples, le chapitre sur le mouvement lesbien et gay en RDA est traité de manière très sommaire (par Teresa Tammer et Maria Bühner), mais les auteurs offrent tout de même une vue d’ensemble intéressante qui rappelle que la RDA n’était absolument pas un État favorable à la queer.
Dans « Travestie comme politiques artistiques en mouvement » (Noah Munier, Karl-Heinz Steinle, Eike Wittrock), certaines imprécisions sautent aux yeux: quand on parle d’un « essor » du travestissement, il faudrait préciser la datation — plutôt les années 1970. De plus, des noms apparaissent ici de manière assez fortuite. Par exemple, référer Coccinelle après 1980, c’est passer à côté de sa carrière qui s’est déroulée dans les années 1960 et 1970.
Et savent-ils vraiment qui était Tara O’Hara, en dehors du fait qu’elle jouait aux côtés d’Angie Stardust et de Jayne County dans le « City of Lost Souls » de Praunheim à Praunheim? Le fait que le chapitre « Sources » rende le flyer « Transen Power » de Nadja Schallenberg (début des années 1990) par Madeline Adams, témoigne d’un biais: Schallenberg est resté, à l’époque, assez isolé. Ce n’est pas forcément dû à une prétendue communauté trans occidentale peu coopérative et peu solidaire. C’est précisément de là que, vers le milieu des années 1990, se forment les bases d’un activisme qui suivra le tournant du nouveau millénaire: le Transgender-Netzwerk Berlin, mais aussi Wigstöckel et TransNett.
Une autre surdose d’importance concerne une photo (également dans la section « Sources ») montrant deux artistes travesties devant le cabaret berlinois « Chez André ». On a l’impression qu’il s’agit d’une « situation exceptionnelle », où les deux personnes posent devant les passants qui, en réalité, ne se trouvent pas sur le cliché. Que cherche-t-on à révéler? Dans la vie nocturne berlinoise, de telles mises en scène n’étaient pas rares — nuit après nuit — devant des lieux comme « Chez Nous », « Chez Romy Haag », devant le « Roxy » et la « Dreamboys Lachbühne ». Sans oublier les bals que, dans les années 1970, Andreas Höhne organisaient sous le signe des “Tuntenbälle”, qui suscitaient déjà beaucoup d’éclats et de « secrets dévoilés ».

La Collecte Queer
La communauté queer a besoin d’une voix journalistique forte — en ce moment plus que jamais ! Apporte ta contribution pour soutenir le travail de E-llico.com.

La dominance gay-lesbienne n’est pas à sous-estimer

Évidemment, ce ne sont pas que des détails: ils comptent tout aussi bien que les arguments dans les contributions, et l’on voit toutefois une domination gay-lesbienne qui s’impose. Les thèmes abordés incluent aussi le mouvement AIDS, l’opération « Standesamt » et le mariage pour tous, sans oublier les regards sur la RDA, la Suisse et l’Autriche; le Handbuch retrace l’histoire de la persécution, et aborde même la pédophilie parmi les sujets et de nombreux autres instantanés.
À noter l’apport d’Andrea Rottmann et Craig Griffiths, qui s’attachent à la relation entre les droits humains et le mouvement queer, et se demandent si les pays occidentaux se posent comme « progressistes » face à des Musulmans façonnés comme homophobes. Bien sûr, on ne peut pas ignorer la réalité des pays à majorité musulmane. Il serait dangereux, à mon avis, de jeter les droits humains avec le bain patriarcal et impérial. Comment traiter alors l’oppression, la persécution et le meurtre ?
Deux remarques peut-être utiles: si Craig Griffith relativise le mythe, le film de Rosa von Praunheim « Nicht der Homosexuelle ist pervers, sondern die Situation, in der er lebt » a été le déclencheur initial du mouvement gay, même s’il avait existé bien avant cela. En revanche, Tarek Shukralla, dans « Wider den Widerspruch », s’en prend durement à la blanche communauté gay sur le plan du racisme. Il est certain que beaucoup de choses auraient dû être corrigées, et il mérite des critiques. Toutefois, je rejoindrais Griffiths lorsque il affirme que nous devrions tous devenir plus « queer » ensemble, avec une sensibilité modifiée qui intègre une posture critique du racisme comme élément fondamental.
Et concernant le « Handbuch Queere Zeitgeschichten »: malgré toutes les objections, il constitue un point de départ important pour une sensibilité historique queer dont nous avons un besoin urgent. On constate toutefois que chacun devrait y trouver sa place et que des bases de sources maigres ne sauraient être une excuse pour une égalité insuffisante.

Infos sur le livre
Martin Lücke, Benno Gammerl, Andrea Rottmann (éds.) (Hg.): Handbuch Queere Zeitgeschichten III: Bewegungen. 500 pages. transcript Verlag. Bielefeld 2025. Taschenbuch: 40 € (ISBN 978-3-8376-6990-9). E-Book: en accès libre

Élise Fournier