Un lien plus queer avec l’histoire universelle de l’art : Salman Toor à Londres

11 octobre 2026

Un club nocturne très fréquenté, plongé dans une lumière émeraude. Des hommes discutent, flairent le flirt, dansent et s’embrassent, tandis que le barman, perché derrière le bar, fixe le public du regard. Il porte une fine moustache sur la lèvre supérieure, ses longues tresses sont tressées, ses ongles sont vernis, et dans la main droite il tient une tranche de lime coupée.

Salman Toor’s The Bar on East 13th (2019) montre une subculture queer extrêmement vivante dans le New York d’aujourd’hui, mais sa composition revient à l’histoire européenne de l’art. Il s’agit d’une interprétation contemporaine du célèbre tableau d’Édouard Manet, A Bar at the Folies-Bergère, peint en 1882 et aujourd’hui conservé à la Courtauld Gallery, à Londres.

C’est précisément là que The Bar on East 13th figure désormais comme l’une des œuvres phares de l’exposition Salman Toor: Someone Like You. La première exposition personnelle institutionnelle de l’artiste né en 1983 au Pakistan, en Europe, rassemble jusqu’en janvier 2027 au total 35 peintures et dessins. Le fait que Toor fasse dialoguer les grands maîtres anciens dans un lieu où certains de ses modèles existent dans leur version originale constitue l’un des attraits particuliers de l’exposition.

Mettre à jour l’histoire de l’art

Pourtant, Toor ne cite pas Manet dans le but de détruire son œuvre ou de renverser le canon européen postcolonial. Bien au contraire: Salman Toor revendique l’histoire de l’art telle qu’elle existe comme héritage qui lui appartient. Ce qui le fascine, c’est la dignité que l’ancienne peinture européenne confère à ses figures, la présence et le pouvoir qu’elle leur octroie. Il veut s’emparer de cette tradition, dit-il, “pour raconter des histoires sur des personnes qui me ressemblent”. Dans The Bar on East 13th, ce sont des hommes gays et féminins d’Asie du Sud qui occupent un espace-image où, pendant des siècles, des individus comme eux furent rarement visibles.

Dans son ensemble, Toor ne s’inscrit pas dans une simple continuation du canon. Il se voit comme faisant partie d’une génération multiethnique qui s’attaque à l’histoire de l’art “pour la mettre au goût du jour, pour la critiquer et la modifier un peu — et pour nous écrire nous-mêmes dans sa riche histoire”. Il ne se limite pas à l’histoire de l’art occidentale: il fait aussi appel, sans hésitation, à l’art de l’Asie du Sud et réunit les deux traditions.

Le « Bar Boy » reste seul

S’enregistrer dans une histoire ne signifie pas nécessairement trouver son lieu. Dans Bar Boy (2019), un jeune homme au chapeau lilas et à la veste en jean se tient au milieu d’une foule dense — et reste pourtant seul. Le seul qui nous regarde droit dans les yeux. Son visage est éclairé par la lueur verte de son smartphone. Dans le travail de Toor, la communauté queer ne signifie pas automatiquement l’intégration. Son expérience d’immigrant d’origine sud-asiatique aux États‑Unis alimente aussi cette question du sentiment d’appartenance. Dans d’autres œuvres, il revient sur des souvenirs des contrôles aux frontières après le 11 septembre, lors desquels il a été à plusieurs reprises interrogé.

Ambivalente reste aussi cette lumière émeraude, récurrente dans nombre de ses images. Toor la décrit lui-même comme “veloutée, nocturne et apaisante”. Mais le vert porte aussi des résonances culturelles avec le poison et l’envie. Dans ses nocturnes brille ainsi une ambiguïté qui, tout en rassurant, place les figures dans une sphère artificielle, presque irréelle.

La queerité est le thème central de l’univers pictural de Toor

Le rayonnement des appareils électroniques revient sans cesse dans son œuvre. Dans Pillow Fight (2022), un ordinateur portable occupe le premier plan, tandis que sur un lit, deux hommes nus s’ébattent dans une bataille de coussins – une mise en scène qui, par son jeu clair-obscur, rappelle Caravaggio. Et même si technologiques modernes et éclairage d’antan cohabitent, l’écran ne sert pas seulement de source lumineuse: se peut-il que les deux personnages se soient rencontrés via une appli de rencontres? Le portable entrouvert n’est-il qu’un témoin ou bien l’image est-elle même devenue le médium de leur intimité?

La queerité demeure le cœur du monde d’images de Toor. Il ne s’adresse pas toutefois à un public exclusivement queer: il offre une vision du monde, vue par des yeux féminins et gay, où l’amitié et le désir, l’isolement et la communauté, la famille et l’origine se lisent depuis le point de vue de ces hommes qui occupent une place centrale dans son œuvre.

Il faut aussi souligner que présenter ouvertement une volonté d’embrasser le désir homosexuel n’est pas neutre au regard de l’origine de Toor. Au Pakistan, les actes homosexuels restent passibles de peine; dans d’autres œuvres, l’artiste dépeint aussi les dangers et les contrôles auxquels les hommes queer peuvent être confrontés.

Un moment d’auto-reconnaissance

La fragilité de ce regard queer se lit peut-être le plus clairement dans l’un des plus personnels des travaux de l’exposition. The Women (2021) remonte au jeune Toor dans son Pakistan natal. Dans une chambre occupée par des filles et des femmes, le reflet dans le miroir laisse apparaître un garçon — Toor lui-même — dont la flexion féminine de la jambe trahit, presque à l’insu, le monde auquel il se sent appartenir. L’artiste évoque ce qui ressemble à un moment de passage à l’âge adulte, au cours duquel le jeune garçon expérimente un sentiment naissant de soi. Ce n’est pas tant un coming-out tardif qu’un instant précoce d’auto-reconnaissance.

À partir de ce point, on peut regarder différemment les masculinités féminines, souvent volontairement non héroïques, qui ponctuent ses œuvres ultérieures. Leurs nez proéminents — parfois volontairement arrondis et clownesques — ne constituent pas une caricature; Toor les utilise comme des signes de vulnérabilité. Plutôt que d’opposer un nouveau héros gay à un corps masculin traditionnel, il confère à une masculinité une dignité qui n’a pas besoin de gommer ses aspects féminins.

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Une ascension fulgurante

En l’espace de quelques années, Salman Toor a connu une ascension spectaculaire. Son apparition marquante remonte à 2020 avec sa première exposition monographique au Whitney Museum de New York. Aujourd’hui, ses œuvres appartiennent à des collections internationales de premier plan: le Whitney possède plusieurs tableaux, et d’autres pièces se trouvent au Guggenheim Museum, à la National Gallery of Art de Washington et dans la Pinault Collection. Le fait que ces institutions prêtent désormais des œuvres pour la grande exposition londonienne souligne à quel point Toor est passé du statut de jeune émergent à celui d’un artiste solidement établi sur la scène internationale. Par ailleurs, Time Magazine l’a intégré, en septembre, dans sa liste des 100 personnalités les plus influentes du monde de l’art pour la première fois.

Une note périphérique à cette success story circule sur le Net: dès 2007, Toor réalisait le portrait de Zohran Mamdani, alors encore jeune, qui deviendra plus tard maire de New York. Le tableau était envisagé comme une étude pour un portrait familial plus vaste que Toor prévoyait d’exécuter pour la mère de Mamdani, la réalisatrice Mira Nair. En rétrospective, ces destinées se croisent d’une manière que personne n’aurait pu prévoir.

Et maintenant donc la Courtauld Gallery. Le musée londonien est bien plus qu’un simple lieu d’exposition prestigieux: sa collection incarne même l’histoire de l’art à laquelle Toor fait sans cesse référence dans ses tableaux.

Quand Salman Toor représentait la 60e Biennale de Venise en 2024, E-llico.com le présentait déjà comme un “prometteur”. Deux ans et demi plus tard, cette évaluation semble presque périmée.

Élise Fournier