« Ils ont enlevé Allah. Ils l’ont pris en otage », dit Najib. Il s’agit de la société marocaine, dont la piété furieuse qu’il éprouve comme une arme — un instrument moral permettant de ridiculiser et d’humilier. Najib, qui est lui-même homosexuel, fuit par instinct de conservation vers l’armée. Là, il vit comme l’amant caché d’un officier très respecté, toléré dans l’ombre, blessé et pourtant en sécurité. « S’ils nous croisent par hasard, toi et moi, ils invoquent ce même Allah pour nous condamner, nous exiler, nous exploiter, nous violer. Nous violer, même lorsque nous sommes morts. »
Cette violence verbale implacable est emblématique de « La Bastion des Larmes » (lien affilié Amazon). Abdellah Taïa, écrivain, journaliste et réalisateur marocain, est considéré comme le premier auteur ouvertement homosexuel de son pays. La forte empreinte autobiographique du roman se condense dans une prose concise et tranchante qui ne contourne pas les faits mais les frappe directement. Le style de Taïa est d’une grande beauté: les phrases s’enchaînent sans burrure, les voix se mêlent, le narrateur et son interlocuteur se brouillent exactement là où la proximité semble surgir. Quand elle manque, les mots restent isolés, séparés en paragraphes, comme des individus qui ne parviennent plus à se toucher.
Un enseignant homosexuel revient de l’exil
Au cœur de ce roman extraordinaire se trouve Youssef, un enseignant homosexuel qui rentre de son exil en France — à Salé, dans la ville côtière du nord du Maroc, dans le quartier Hay Salam. Le décès de sa mère l’oblige à prendre en main son héritage. Mais ce qu’il entreprend réellement est une traversée d’un terrain miné : souvenirs d’enfance et d’adolescence, Najib, son ami d’enfance et premier amour. Najib, qui s’était juré de se venger, revient comme baron de la drogue, résolu à gagner les faveurs de la ville — et à faire souffrir sa propre famille. Jusqu’à sa mort. Tout tourne désormais autour d’un diamant, le dernier héritage, et de la question qui peut tirer parti de ce trésor.
Dans des niveaux temporels savamment imbriqués, le roman révèle la brutalité de l’entourage: le quartier, la famille, la ville. Taïa manie des mots durs et nets pour dire l’homophobie omniprésente, pour décrire le sentiment déchirant de l’abandon et du laisser-faire. Il parle de l’abus sexuel sur mineur et de viols qui s’étalent sur des années, d’un collectif savant qui se tait, détourne le regard, n’intervient pas. Et pourtant émergent des moments d’une solidarité inattendue: lorsque des prostituées, des homosexuels et d’autres exclus se reconnaissent, ils créent un espace qui ne juge pas mais protège.
Redécouverte du pouvoir du langage
Cici est là que le roman déploie sa plus grande puissance. Quand Taïa règle ses comptes, on ressent une réappropriation du pouvoir linguistique. Ceux qui ont toujours conduit les homosexuels dans la boue perdent leur monopole d’interprétation. Et pourtant, le texte ne tombe jamais dans les généralités. Cet Élan émotionnel est particulièrement saisissant dans la relation avec ses six sœurs. Il a grandi avec elles, aimé leur vitalité, leur intimité féminine, presque conspiratrice. Mais elles ne prononcent jamais le mot « homosexualité » à haute voix, elles n’interviennent pas lors des agressions, elles ne le protègent pas. Aujourd’hui, Youssef observe leurs mariages patriarcaux, qui tels un corset étranglent toute vivacité passée. On souhaiterait, à l’issue, une contre-mouvelle tout aussi puissante, une éruption d’autonomisation — mais elle ne survient pas. Youssef lui-même demeure exposé: en tant qu’écrivain français, il est méfiamment scruté, considéré comme faisant partie d’une prétendue élite intellectuelle et raillé.
Le titre du roman renvoie à un traumatisme historique: en 1260, Salé fut brièvement occupée par des troupes castillanes, une grande partie de la population massacrée et des milliers réduits en esclavage. Beaucoup ne savaient pas si leurs proches étaient vivants. Depuis lors, les gens se rassemblent au bord de l’océan — un lieu de deuil collectif, un endroit où la douleur s’égalise parce qu’elle concerne tout le monde. La « Bastion des Larmes » devient ainsi un symbole: pour la perte, pour la mémoire, pour une communauté dans la souffrance. Et l’on souhaiterait ardemment que la douleur de Youssef y soit enfin entendue.
« La Bastion des Larmes » est un roman d’une intensité remarquable, habilement orchestré, d’une séduisante maîtrise du langage et d’un courage politique sans compromis. Il est douloureux sans jamais être pédant; furieux sans être aveugle — et surtout une invitation implacable à poursuivre la découverte de l’œuvre d’Abdellah Taïa.
Abdellah Taïa: Die Bastion der Tränen. Roman. Aus dem Französischen von Astrid Bührle-Gallet. 188 Seiten. Orlanda Verlag. Leipzig 2026. Broché: 22 € (ISBN 978-3-949545-85-6). Livre électronique: 17,99 €
