Un road movie poétique sur une famille profondément queer

9 septembre 2026

Il existe des scènes dans « Vaterland » auxquelles on se souvient encore des mois après la première au festival de Cannes, comme si on venait de les voir: comment Thomas Mann, magnifiquement interprété par Hanns Zischler, tend une cigaresse à un soldat soviétique au poste-frontière de la RDA: un moment de délicate humanité, où transparaît aussi un certain désir. On n’est pas obligés de le voir, mais on peut le percevoir. Une rencontre qui évoque aussi la célèbre scène du crayon dans La Montagne magique, indubitablement chargée d’homosexualité.
Ou bien Erika Mann (Sandra Hüller, qui, espérons-le, mérite un Oscar pour sa performance), qui accompagne son père lors du voyage et le conduit, et qui, à une réception, croise son ex-mari. Après une brève dispute, elle gifle l’acteur Gustaf Gründgens, homosexuel, exigé par le ministre nazi Hermann Göring.

Thomas Mann ne reconnaît plus sa patrie

Deux des nombreuses scènes qui restent en mémoire — et qui incarnent les thèmes que « Vaterland », le film du réalisateur polonais Paweł Pawlikowski, explore. Dans ce film, le lauréat du prix Nobel de littérature, Thomas Mann, revient en Allemagne en 1949, après l’exil commencé en 1933: d’abord en Suisse, puis aux États‑Unis.
À Francfort, il se voit décerner le prix Goethe. À Weimar, il est amené à prononcer un discours pour le 200e anniversaire de Goethe. Pour Thomas Mann, c’est un voyage dans l’inconnu: il ne reconnaît plus un pays qui a été réduit en ruines et qui est désormais divisé en deux États. Comment réagit-on face à ce grand écrivain qui, à travers ses émissions radiophoniques « Deutsche Hörer! », est devenu un adversaire actif du nazisme ?
Tous les camps tirent sur le littérateur
Oscar‑réalisateur Paweł Pawlikowski s’intéresse, dans son septième long métrage, à cette quête d’une patrie et à la dépossession forcée de celle‑ci: des questions d’une actualité politique brûlante, et c’est bien conscient de cela qu’il les aborde, à travers le prisme de l’Histoire. Deutschland est‑il encore la patrie de Thomas Mann ?

Une famille queer

Erika Mann accompagne son père lors de ce voyage à travers une Allemagne encore partagée. Ainsi naît un road movie discret et poétique, tourné en noir et blanc, dans un format presque carré à l’Académie. Les images dessinées par le réalisateur et son directeur de la photographie Łukasz Żal sont d’une précision extrême. La relation entre le père et la fille est ambivalente: Erika lit sa allocution et attire son attention sur une tournure de phrase, mais elle s’épuise aussi devant l’éloignement glacial avec lequel il réagit au suicide de Klaus Mann (August Diehl).
Thomas Mann ne met pas fin au voyage
Le fils a vécu son homosexualité de façon ouverte — bien loin du consentement du père, qui n’a jamais eu le courage de l’admettre. Avec Klaus Mann, « Vaterland » commence: dans sa résidence cannoise, un homme dort dans son lit, il s’y penche, il téléphone à Erika. Leur invitation à accompagner le père lors du voyage lui est refusée. Quelques jours plus tard, il se donnera la mort. Cette nouvelle n’empêche pas Thomas Mann de poursuivre son trajet vers Weimar. Le discours d’anniversaire sur Goethe lui paraît plus important.

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Le fait que « Vaterland » s’ouvre sur Klaus Mann met en relief l’un des grands axes du film: la famille Mann, dysfonctionnelle, qui continue d’alimenter les spéculations. Combien de père reste-t-il vraiment dans Thomas Mann, qui avait six enfants avec son épouse Katia ?
Une famille queer
Paweł Pawlikowski, qui a écrit le scénario avec Henk Handloegten, auteur de Babylon Berlin, ne tient pas à raconter une histoire historiquement pure et exacte. Ainsi, sur le voyage, Thomas Mann n’est pas accompagné par Erika mais par sa femme. Klaus Mann est décédé quelques semaines plus tôt. Ces ajustements resserrent le drame familial, largement façonné par la queerness de tous les protagonistes.
« Vaterland » est un véritable chef-d’œuvre. Le film parvient à raconter, en seulement 82 minutes, une histoire d’une ampleur politique et personnelle d’une importance rare, une prouesse artistique qui reste longtemps gravée dans les mémoires.

Infos sur le film
Vaterland. Biopic. Pologne, Allemagne, Italie, France 2026. Réalisation: Paweł Pawlikowski. Distribution: Hanns Zischler, Sandra Hüller, August Diehl, Devid Striesow, Joachim Meyerhoff, Fritzi Haberlandt, Milan Peschel. Durée: 82 minutes. Langue: version originale allemande. Classification: tous publics. Distribution: Neue Visionen. Sortie en salles: 3 septembre 2026

Élise Fournier