« Et dès que les pensées liées à l’absence reviennent, j’ouvre Grindr à nouveau et je cherche le prochain garçon avec qui je pourrais baiser. » Le narrateur du roman de Simon Chevrier « Foto auf Anfrage » (lien affilié Amazon) ne tergiverse pas. Il passe immédiatement à l’action, que ce soit avec les personnes qui l’entourent ou avec ses propres émotions. Ce qui ne convient pas, il le bloque. Entre une comédie délicieusement divertissante et une froideur écœurante: un roman sur une application de rencontres sexuelles, à l’image de la vie gay en ville telle qu’elle mérite d’être racontée.
Sur la couverture du livre, léger et de 151 pages, publié lundi chez Albino Verlag, regarde un jeune homme — son propre gros orteil dans la bouche. L’image de Peter Hujar, photographe américain d’origine ukrainienne, porte le titre sobre « Daniel Schook sucking toe » et devient pour le narrateur l’objet d’une obsession. La photographie croise son chemin dans l’appartement d’un ami, d’un amant, d’un ex ou d’un non-partenaire sexuel, dont le statut reste ambigu. Mais elle ne le lâche plus. Au centre se pose la question : qui était Daniel Schook ?
La typique économie urbaine queer et gay
Pourquoi le narrateur sans nom est-il aussi fasciné par la photographie de Hujar ? Cela reste sans réponse durant une bonne part de l’histoire. On le suit dans son quotidien qui avance mollement. Des tensions avec les colocataires, des rendez-vous ici et là, un cursus universitaire interrompu, la recherche d’un emploi, la quête de sexe via Grindr, une famille en arrière-plan. L’économie urbaine queer et gay typique: applications de rencontres, travail sexuel, petits boulots précaires, logements précaire. Tout paraît provisoire. En réalité, il ne fait pas grand-chose.
On peut dire que le livre échappe plutôt à l’aseptisation du vide existentiel qui peut gagner le récit de son protagoniste — et c’est là l’un des ressorts principaux de l’obsession autour de la photo du orteil suceur. Le narrateur est en quête. D’une façon générale, il est en quête. Mais il a peur de trouver quelque chose. Ou de ne rien trouver. Ou encore peur de ce qu’il pourrait trouver.
Un peu de français, s’il vous plaît !
La littérature française contemporaine est largement marquée par Annie Ernaux. Même lorsque ce qu’on lit ne porte pas son nom, elle demeure une référence omniprésente. Cette figure prix Nobel est célèbre pour son autofiction, une neutralité qui transforme le vécu en matière littéraire, avec un geste documentaire assumé. Ce sont des traits qui traversent bon nombre de romans français. Le Chevrier « Foto auf Anfrage » n’en fait pas exception.
Qui lit beaucoup de livres français peut y trouver une certaine lassitude : les procédés littéraires et les registres esthétiques sont familiers. Le parallèle avec des écrivains comme Édouard Louis s’impose. Ils partagent le même décor social, le corps (gai) et l’économie sociale qui les entoure. Mais Chevrier se distingue par une précision moindrie, par une analyse moins acérée et une orientation politique peut-être moins tranchée.
Cependant, cela n’a pas nécessairement quelque chose de négatif: lorsque Louis peut parfois adopter un ton apocalyptique (à travers des titres comme Der Absturz, Im Herzen der Gewalt ou Wer hat meinen Vater umgebracht), Chevrier privilégie une comédie sèche et détachée, où la présence massive du sexe dans le roman devient moins pornographique ou érotique que mécaniquement descriptive. Le récit chemine surtout autour d’une intrigue simple, se déployant à travers une suite de rencontres, de situations et de déplacements. Fragmentaire, parfois épars, avec des ruptures et des touches d’humour nonchalant, le narrateur s’observe involontairement, se disséquant lui-même.
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Même un gros crétin peut être triste
Lorsque le narrateur, engagé comme vendeur dans une galerie de mode, contemple avec dégoût les vêtements qu’il est censé proposer à la clientèle, la lecture en devient presque difficile. L’impression oppressante et glaciale se transmet pourtant sans qu’on le remarque. Le corps se voit exhibé, marchandé, négocié, offert, et même lorsque les photos ne sont disponibles que « sur demande » — « Plus de photos ? » —, elles deviennent une marchandise et un objet à part entière.
La grande force de ce roman tient au fait qu’il place délibérément une figure antipathique au centre et que cette même antipathie, ce dégoût réel, est vécu dans le corps du narrateur. Il est superficiel, manipulateur, malhonnête. Ses problèmes semblent triviaux, banals. Et pourtant, il se produit quelque chose: le lecteur éprouve de l’empathie pour cet Antihéros, perdu dans sa quête — celle de la proximité, de quelque chose de stable, d’un emploi, d’une structure, d’un sens. Perdu dans son quotidien qui s’étiole en ville, il se perd aussi dans les regards (et dans le doigt) de Daniel Schook.
Un texte désagréable, résolument froid, où les instants d’intimité, d’affection et de romance ne réconcilient pas mais irritent. Dans une langue sèche et dépouillée, sans surenchère métaphorique, sans psychologie ni morale, Chevrier trace une image contemporaine et queer où les nombreux contacts ne suffisent pas à conjurer l’isolement et la solitude. Corps, images et argent s’emboîtent mais ne parviennent à offrir aucun ancrage. Tout glisse lentement, fatigué, vers une suite sans fin.
Simon Chevrier: Foto auf Anfrage. Roman. Traduit du français par Christian Ruzicska. 160 pages. Albino Verlag. Berlin 2026. Livre relié: 24 € (ISBN 978-3-86300-403-3). E-Book: 17,99 €
