Une année sans rencontres ni sexe peut être épanouissante

20 avril 2026

Pour Melissa Febos, dater n’a longtemps été qu’une forme de dépendance — une consommation inconsciente, rapide, banale, comme du pop-corn qu’on engloutit sans y penser, sans jamais vraiment goûter ce que l’on avale. Et pourtant, demeure une mémoire ambivalente: notamment parce que les ruptures étaient souvent dures, écoeurantes, marquées par des mécanismes de fuite et des disparitions brusques, des casses qui semblaient moins achevées que brisées et qui la détruisaient intérieurement à chaque fois un peu plus. « J’avais caressé les zones les plus douces des femmes et je les ai élevées en un sacrement aussi sacré que le sang et le corps d’un Sauveur. Je ne veux pas en rater une seconde. Mais je ne veux pas non plus revivre cela. »

Alors Febos trace une ligne de démarcation — d’abord pour trois mois, puis pour toute une année. Pas de sexe, pas de relations romantiques. Mais cette décision n’est pas un programme ascétique: c’est un changement de perspective radical: s’éloigner de l’Autre comme miroir, et se tourner vers le Self comme territoire inexploré. Il ne s’agit pas d’un renoncement moral, mais d’une attention nouvelle. Pas de discipline, mais une nouvelle forme d’intimité — avec soi-même. Et oui, « The Dry Season » (lien affilié Amazon) évolue parfois en boucles, avance lentement, s’attarde. Or c’est précisément dans cette lenteur qu’elle déploie son pouvoir d’attraction: une auto-questionnement sans concession, lucide et étonnamment tendre.

La recherche amoureuse comme dépendance destructrice

Dans le livre programmé par son sous-titre — « Ce que j’ai appris sur l’amour et le désir en une année sans sexe » — Febos décrit sa quête amoureuse comme une dépendance destructrice. Une dynamique où son estime d’elle-même se confond avec les corps et les regards de ses amantes; la solitude n’y est pas vide mais menaçante. Elle se mascotise elle-même en une « dépendante » capturée par la « seule nécessité » d’être éprise. Les relations durent rarement longtemps, se terminent brusquement — parfois non par séparation mais par ghosting, par disparition soudaine au profit de la prochaine rencontre. Sa dépendance à l’héroïne est surmontée; reste en revanche une autre obsession socialement plus acceptée: le désir, la quête de validation, la fusion.

Elle se montre sans ménagement précise lorsque ce schéma se décrit comme un « robot aspirateur sexuel »: un désir qui fonctionne mécaniquement, qui saisit les autres, les utilise, les déplace. L’extase qui en découle est égoïste — un état où l’autre devient un objet. Et le besoin d’être aimé par autrui est reconnu comme une forme d’usage émotionnel qu’elle ne s’avoue elle-même qu’après coup.

L’ascèse comme un processus d’ajustement conscient

Son célibat ne suit pas des règles rigides, mais un processus d’ajustement conscient. L’auto-émancipation reste autorisée — il ne s’agit pas d’étouffer le désir, mais d’interrompre des schémas. « Dans la solitude, le corps s’ouvre, comme lors de l’auto-érotisme. Mais à qui ou à quoi me suis-je ouverte, si ce n’est à une autre personne ? », se demande-t-elle. C’est une question qui revisite l’espace introspectif du désir.

La femme qui, jadis, travaillait comme domina, qui, serveuse, perfectionnait le jeu de la séduction, ralentit le rythme: les hauts talons cèdent la place à des baskets, la nuit se change en un soir calme avec un livre. Cette transition peut sembler banale — et elle l’est en apparence —, mais elle est radicale. Febos commence alors à dresser l’inventaire de son propre désir: honnête, sans fard, puis confié à une personne de confiance pour révéler les auto-tromperies et mettre en lumière les schémas qui se répètent.

« Dans le célibat, je me suis sentie aussi mouillée que jamais auparavant »

Car la connaissance ne suffit pas. « J’ai pu choisir, et choisir quelque chose d’autre. Je le savais désormais, car je l’avais fait », écrit-elle. Le changement suppose une décision — et la volonté de vivre cette décision. Dans ce chemin, sa réflexion s’ouvre sans cesse sur le transcendant: une pure détermination lui paraît trop dure, trop mécanique. Ce qu’elle recherche, c’est une autre forme de connexion, qui dépasse ce simple fonctionnement.

Au final, elle décrit cette période d’ascèse comme la plus fertile depuis son enfance. Une inversion paradoxale: le renoncement devient plénitude. « Dans le célibat, je me suis sentie aussi mouillée que jamais depuis des années », affirme-t-elle. La vénération autrefois accordée à l’amoureuse apparaît, rétrospectivement, comme l’assèchement de son propre moi — un état où son intériorité se rétrécissait sans cesse. Febos propose une image saisissante: réduire l’accès à son cœur à la largeur d’une seule personne, c’est comme regarder à travers un trou de serrure vers une seule pièce, au lieu de se retourner et d’affronter le monde.

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Épisodes autobiographiques et recherches culturelles

Sur le plan formel, « The Dry Season » se déploie comme une vaste et dense trame d’essais. Febos écrit avec clarté, dureté et réflexion — tout en n’oubliant jamais sa position privilégiée en tant que femme lesbienne blanche et conforme aux normes au sein des discours féministes. Elle mêle des épisodes autobiographiques à des recherches culturelles et historiques, superpose les époques, intègre des récits étrangers pour rendre visibles les motifs récurrents.

Elle entre ainsi dans un dialogue polyphonique avec des penseuses féministes et des figures historiques: Virginia Woolf, Sappho, Hildegarde de Bingen, les béguines. Ces dernières deviennent des références surprenantes: des communautés religieuses latérales du Moyen Âge pour qui la chasteté n’était pas un manque mais une issue — une rupture avec un ordre dominé par les hommes, où les femmes étaient réduites au mariage et à la maternité. Le renoncement devient ici une pratique de la liberté.

Et pourtant, ce livre est, au-delà de l’analyse et des structures théoriques, aussi une délicate ode à l’extase créative. À la possibilité de se dissoudre non pas dans l’Autre, mais dans l’art. Febos revient sur son enfance, sur ces périodes où elle dévorait la littérature et s’égarait dans les histoires — tout en absorbant le monde lui-même. Peut-être est-ce là le vrai mouvement du livre: s’éloigner de la dépendance à l’égard de l’Autre, pour tendre vers une forme d’abandon qui ne se consume pas mais s’élargit.

Infos sur le livre
Melissa Febos: The Dry Season. Ce que j’ai appris sur l’amour et le désir en une année sans sexe. Traduit par Eva Bonné. 368 pages. Éditeur Eichborn. Cologne 2026. Livre relié: 22 euros (ISBN 978-3-8479-0228-7). E-Book: 19,99 euros

Élise Fournier